7 février 2014

もののあはれ - Mono no Aware Project #4 : Où comment j'ai été alpagé par un gardien de cimetière.



La magie est dans les petites choses. Il suffit de changer son regard. Changer son point de vue sur le quotidien.
Plisser les yeux, se forcer à voir flou.

Je suis née avec des yeux foutus. Ou presque.

Très myope et très astigmate. J'ai eu mes premières lunettes pour aller à l'école. Avant mes trois ans, j'évoluais dans un monde différent, sans notion de distance, de plan. Un monde mouvant de bokeh et de courbes, de lignes brouillées qui s'enchevêtrent, un monde où le sol se dérobe et où les obstacles surgissent.

Cette vision déficiente explique peut-être pourquoi ma sensibilité artistique première s'est portée sur les images abstraites. Je suis arrivée à apprécier le figuratif en passant par la case "impressionniste".

Aujourd'hui encore, même si j'aime les lignes pures et simples de certains travaux graphiques, rien ne me plait plus qu'une illustration ou une peinture avec une zone de floue, une zone indéfinie où l'imagination se perd.



En photo, je suis fascinée par les reflets et la déformation du réel qu'ils proposent. Le verre et l'eau sont des surfaces miroir joueuses. Pour capturer l'image, il faut le bon éclairage, le bon angle. Le reflet se mérite. Pour le capturer, j'oublie le sujet initial. Le reflet devient la seule réalité tangible.

Ce type de travail demande de la concentration. J'aime bien me couper du monde avec de la musique dans les oreilles. Ce jour-là, au cimetière du Père-Lachaise, perdue dans l'image, je n'ai pas entendu les appels répétés du gardien.

Il faut dire qu'à être à demi-allongée sur une tombe pendant une quart d'heure, en novembre, à la tombée de la nuit, il n'est pas surprenant d'attirer l'attention de la sécurité. Surtout quand on ignore sa présence. En final, le monsieur a dû me taper sur l'épaule pour attirer mon attention. Comme mon appareil photo est un compact assez petit, il ne voyait pas du tout ce que je pouvais fabriquer.

J'ai eu un instant de panique.

Je suis du genre à respecter la loi à la lettre... sauf quand il s'agit de prendre des photos. Là, la seule chose importante, c'est l'image. Voilà pourquoi La Moustache craint toujours que je tombe à la flotte où que je me fasse rouler dessus quand je suis absorbée dans ma capture.

Comment expliquer au gardien - déjà passablement énervé - que je ne faisais rien de répréhensible et rien d'irrespectueux ? Après un interminable moment de flottement où mon pauvre cerveaux tentait de se reconnecter au monde, j'ai décidé de lui montrer.
Impossible de dire, alors autant utiliser l'image.
Le gardien a été très intrigué. Alors, il a fini lui aussi par se trainer sur la tombe pour saisir ce reflet qui me passionnait tant.
C'était assez cocasse.

Il s'est excusé de son zèle, je me suis excusée de mon manque de réactivité.
Je suis repartie en chasse.
Il est reparti surveiller, le sourire aux lèvres.

6 commentaires:

  1. Effectivement, ça doit surprendre, pas évident d'expliquer dans cette situation. Mais au final, l'histoire s'est bien terminée.

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    1. Oui ! J'étais juste horriblement gênée :)

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  2. ✿ ✿ ✿

    Hi, hi, hi, quelle rencontre "SURNATURELLE" !
    Une très belle écriture et des photos originales qui font voyager au delà du réel ou mieux, au delà de ce que l'on croit voir.
    Félicitations Marianne pour ce joli post autobiographique que j'aime beaucoup.
    Bises ♡

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  3. Merci :)

    Ma démarche est très intuitive.
    je réalise qu'en expliquant aux autres ce que je souhaite montrer, bizarrement, je comprends mieux ce que je magouille avec mon appareil photo !

    C'est rigolo de constater, à postériori, une construction, un sens, alors que sur l'instant, tout me paraît dû au hasard ou à l'envie.

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  4. Une rencontre étonnante et amusante qui donne encore plus de poids à tes photos :)
    Qui sont d'ailleurs très belles !

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  5. Effectivement, une photo déroutante mais qui méritait d'être prise !

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Il s'affichera un peu plus tard, après sa validation.

Marianne