Soudain j'ai entendu la voie de l'eau de Kawakami Hiromi




Un roman est presque irracontable en raison de son ton particulier. Il s'agit de l'histoire d'un frère et d'une sœur mais aussi d'une fille et de sa mère, construit avec des allers-retours temporels entre des dates clefs notamment 1996, l'année suivant l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo et 2013 où plane le fantôme prégnant de la triple catastrophe de 2011.


Écrire l'indicible


J'ai eu le grand plaisir de rencontrer l'auteur Kawakami Hiromi lors d'une conférence au Centre Pompidou. Je n'avais lu que « Nos années douces » qui m'avait profondément ému. Elle a décrit comment, pour chaque roman, elle mêle un fait social à l'histoire intime de ses personnages, jusqu'à ce qu'il soit totalement incorporé à sa vie. Une façon de parler de la grande Histoire par le prisme de l'humain et de l'individu. Elle a aussi expliqué avoir passé ses jeunes années à l'étranger et s’être senti en inadéquation avec le Japon lors de son retour. Sa scolarisation fut pénible avec une ostracisation. Ce décalage avec la société, ce sentiment d'être un élément exogène se ressent fortement dans ses romans. Elle ose aborder ce qu'on ne dit pas, elle ose transgresser.

Une plume douce


Avec Soudain j'ai entendu la voie de l'eau Kawakami viole d'un des tabous fondateurs de presque toutes les sociétés humaines et pourtant, elle l'aborde avec le choix de l’implicite et de la douceur. Je crois que c'est pour ces raisons que je me retrouve tant dans son œuvre : un chamboulement, une remis en cause profonde et pourtant, la violence est feutrée, étouffée. Elle se focalise sur la beauté du quotidien, les petits choses qui rendent la vie précieuse et riche.
J'ai été emmenée par le texte, secouée parfois, et il perdure une sensation de grand courage mais aussi de fatalisme face à ses évènements qui nous dépassent et façonnent nos vie, contre notre grès. Ce n'est pas un texte facile dans la mesure où sa structure et sa dimension contemplative demande d'être en phase avec la sensibilité de l'auteure pour ne pas passer à coté. 
Mais, si vous lisez cette chronique, si vous appréciez ce blog, il est très probable que ce roman vous parlera et vous touchera.


D'autres articles :


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Visite au Petit Palais 2/2



Un espace tropical incongru cerné d'une rangée de colonnes néoclassiques bien sous tout rapport. Une originalité, un contraste architectural et paysager sous un rayon de soleil automnal. Je pourrais vous parler de la séduction du bananier, de la grâce des graminée, de l’aérienne esthétique des fleurs de yucca. Je préfère vous y inviter en quelques clichés choisis. 

Le mystère de l'eau verte fluo reste entier. 
Si vous avez une explication, je suis preneuse !












Article sur le même sujet, avec mes gribouilles : http://etang-de-kaeru.blogspot.com/2018/10/visite-au-petit-palais-12.html
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Visite au Petit Palais 1/2



Cette semaine, j'ai été voir la magnifique exposition du peintre Jakuchu (jusqu'au 14 octobre) qui était au programme de mon cours de dessin. Je vous la conseille vivement ainsi que le catalogue. Voici les dessins réalisés dans le joli jardin de la cours intérieure. Le professeur souhaitait que l'on s'inspire du travail et de la vision du monde de Jakuchu. Je n'avais ni le matériel, ni le temps ni les compétences pour me prêter à l’excise que j'ai donc adapté à mes possibilités (restreintes). Dans le prochain article, je vous mettrai quelques photos de ce lieu que j'apprécie beaucoup et donc l'ambiance presque sauvage contraste avec l'architecture académique de style Napoléon III.

Bananier et cerisier



Brouhaha dans le dos,
vent frais sur la nuque
Les reins froids. Les fesses gelées. Parfois une apparition éclair du soleil.
Brouhaha encore, presque celui joyeux d'une cours d'école
Mais pour les vieux
Indisciplinés et heureux, attablés à la cafétéria
Bruits de mastication, tintement des couverts
Le jardin du Petit Palais, un havre pour les affamés

Difficile de se concentrer le ventre vide
De raviver la magie du peintre médiéval observateur de la vie.
Incapable d'adopter son point de vue, j'assouplis la contrainte.




Encrier d'automne

Quand les pauvres feuilles, plus malades que fatiguées de la saison hésitante, jonchent l'herbe en un tapis brunâtre et craquent, desséchées, sous les affres de leur agonie écourtée par la semelle, le salut réside dans le duvet tendre d'une plume.
Bogues éclatées et marrons lisses, fiers et luisant de bruine, ils surveillent l’hécatombe. Les arbres des contre-allées, bien mal en point, racontent l'été trop chaud, la sécheresse, la pollution.
Personne ne prend la plume pour conter leur vicissitudes.




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Appelez-moi Nathan, une BD d'utilité publique




Lila a douze ans. Garçon manqué depuis toujours, ça se corse quand la puberté se pointe. Parce qu'à l'intérieur de Lila, à l'intérieur de ce corps de jeune fille, vit Nathan. Les seins qui poussent, les règles « ça va pas être possible »...

Une fille dehors, un garçon dedans


Ce récit intimiste nous invite à partager un moment de vie fort d'un ado souffrant de dysphorie du genre. Le trait faussement hésitant, doux et pudique de Quentin Zuitton accompagne le scénario de Catherine Castro, journaliste reporter, d'une incroyable justesse. Ado en souffrance, incapable d'exprimer un mal être qui dépasse celui habituel de cette période de transformation, Lila / Nathan est en proie aux railleries, aux incompréhensions, aux craintes de ses parent qui s’inquiètent d'avoir une fille lesbienne. Lila aime les filles, mais comme un garçon. Le chemin de Lila vers Nathan s'effectue par saut, par franchissement de seuil, comme un iceberg qui craque et lentement, de fissure en faille, se détache de la banquise, avant de voguer peinard.

Nathan et les autres : un récit intimiste et pourtant universel


On suit son quotidien de Nathan, avec des flash back sur l'enfance, mais surtout on voit les impacts de ses souffrances sur autrui. La grande force et l'intelligence de ce livre est de ne pas se limiter au point de vu de Nathan. On comprend ainsi la confusion des parents, désemparés face à l'attitude et aux comportements de leur fille. Ils l'aiment, voudraient alléger sa peine, mais il / elle ne dit rien, murée dans sa douleur. La crainte des réactions, la pression sociale, le monde vaste et effrayant. En prenant ce parti de s'extraire du point de vue de Nathan, les auteurs abordent la question de la trans-identité d'un cas singulier dans toute sa complexité et touchent à l'universalité de l'humain.

Les parents de Nathan vont devoir faire le deuil d'une fille pour gagner un fils.
Montrer la douleur, la violence de la situation mais aussi la détermination, le courage et l'amour, voilà un défi réussi avec succès : la trans-identité est une souffrance mais aussi une joie, une libération. Il n'y a pas de solution simple et miraculeuse, mais il y a des possibilités. Le simple fait de parler, d'aborder le sujet sans tergiverser et de se confronter à la différence est un premier pas vers d'autres possibles, vers une autre vie.
Nathan s'apprivoise, pour lui et ses proches. Cette BD raconte une tranche de vie sans dispenser de leçon, pourtant, elle dissipe une illusion qui a la vie dure : La binarité.

 

Un souhait un peu fou

 

J'aimerai qu'Appelez-moi Nathan soit dans les bibliothèques, qu'on en parlent dans les collèges et les lycées ; qu'elle soit accessible à tous les ado. Cette BD est d'utilité publique : elle permet aux cisgenres, aux hétéros, à ceux qui se sentent « normaux » parce qu'ils appartiennent à une majorité, de mieux appréhender les différences, de comprendre la diversité du monde, de cultiver son empathie, de s'enrichir de cette variété. Pour les ado et enfants trans, ce livre est une main tendue, un silence brisé, une promesse de devenir soi-même, quelque ce soit « ce soit-même » dont on est besoin. J'espère sincèrement que cette BD va remporter des prix, qu'elle va être largement diffusée et connue, elle est un outil de communication et de pédagogie formidable.

Si certains chouinent en arguant que les auteurs ne sont pas transgenres, et donc qu'ils ne peuvent pas « comprendre », je répondrai qu'un auteur (illustrateur, scénariste, écrivain...) travaille avec, premièrement, de la documentation et deuxièmement, son humanité qu'il cultive grâce à l'empathie. Écrire sur ce qu'on n'est pas est le propre de la fiction. A mon avis, c'est aussi la plus belle façon de proposer une ouverture sur le monde. Appelez-moi Nathan est inspiré d'une histoire vraie, celle de Lucas. Catherine Castro estime la part de fiction dans cette BD à 60 % (cf lien vidéo ci-dessous).
Une BD à mettre entre toutes les mains.

Interview de Catherine Castro et de Lucas :
https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/invites-lucas-catherine-castro-repondent-appelez-moi-nathan.html

Le blog du dessinateur Quentin Zuttion :
http://petitsmensonges.canalblog.com

Je vous parle de sa première BD Sous le lit:
http://etang-de-kaeru.blogspot.com/2016/02/sous-le-lit-une-bd-sensible-et.html

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Visite du musée Gustave Moreau, suite


Cette séance de dessin in-situ a été réalisée avec la présence réconfortante de Violette sans qui j'aurai eu beaucoup de mal à dessiner en public et aussi beaucoup moins de plaisir à découvrir ce lieu !

Pour ceux qui l'ignorent, je suis une quiche en expression graphique, mais j'éprouve beaucoup de plaisir à gribouiller.

Sujet 1 : dessiner l'escalier


Concours de verticales
Fonte du radiateur
Métal de l'escalier
Barreaux de chaise
Lattes du parquet
Tous se tirent la bourre
Lignes de fuite qui s'échappent, se carapatent

Horizon basculé. 



Paralysé par la difficulté de l’exercice, le regard bégaye. Impossible de le poser, calme et pragmatique. Je me souviens des courbes et de nœud de l'escalier à vis à Montréal, détail architectural typique des immeubles bas du Plateau. Malgré le temps passé sur le dessin, le résultat m'avait déçu. Ma maladresse doublée du décalage d'horaire
Aujourd'hui, juste mon incompétence technique et la tension d'être en publique. Nous sommes deux. Division des contraintes. La concentration. Fixer le détails. Comprendre l'articulation. Trop tard. Il flotte. Trop complexe. Trop sinueux. 
Il me reste le plaisir de partager l’exercice avec elle, elle qui n'avait aucune contrainte. Le simple plaisir de m'accompagner. Sœur de galère torsadées.


Sujet 2 : dessiner un détail qui représente pour vous le 19e
 



La banquette. La quintessence bourgeoise qui a fait irruption dans mon existence, la première fois que j'ai rencontré Pierrette et Jacques. D'eux, il reste dans mon quotidien cette banquette et ces deux fauteuils Louis « j'oublie toujours le numéro », d'un velours vert délicat. Délicat. Trace d'un monde qui perdure et que j'apprivoise, à mon plus grand étonnement. Ils auraient aimé vivre dans un décor comme celui du musée Gustave Moreau. Vie théâtralisée, réglée. Ménagerie de cristal et quelques chinoiserie. Une banquette. De tous les objets présents dans ce musée, cette banquette, m'a séduite par sa courbe replète et se dessin de fesse douillet. Fonction et design se marie à merveille.
Faut que ça shine !


Sujet 3 (facultatif) : dessiner votre vision / impression de l'accrochage



Sous la masse, l'amoncellement, la foison...
... je retiens l'absence.


L'article avec les photos de la visite, c'est ici !


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Visite en photos au musée Gustave Moreau



Je me suis inscrite cette année à un cours d'architecture et de dessin des ateliers des beaux-arts. Chaque semaine, une promenade ou une visite dans Paris est imposée avec trois dessins thématiques à réaliser, si possible, in-situ.
Le choix du premier cours a porté sur le musée Gustave Moreau, niché dans le quartier de La Nouvelle Athènes où je me suis souvent promené avec La Moustache, très friand de cette ambiance.

Je n'avais jamais mis les pieds dans ce musée et connaissais très peu ce peintre néo-classique, romantique, figure d'un 19e bourgeois et pourtant moins conservateur qu'on pourrait le croire. S'il n'a pas l'étrangeté et l'audace de Redon, que j'adore, j'ai été très surprise par son travail et surtout, j'ai trouvé le lieu merveilleux.

Cet hôtel particulier, apparentant aux parents du peintre, est devenu son atelier puis, de son vivant, il a aménagé comme un musée, en prévision de sa propre mort. Cela en dit beaucoup sur l'état d'esprit particulier de l'artiste. Les appartements sont des mausolées à la mémoires de ceux qu'il a aimé et vu disparaître au fil de sa vie. L'atelier, dans les étages supérieure, est une magnifique galerie surchargée de tableau où le visiteur est happé dans un monde à la fois poétique et terrifiant. Les influences bibliques et antiques se mêlent en une quête spirituelle étonnamment désincarnée. J'ai particulièrement appréciée la façon dont le peintre dessine sur des tâches de couleurs, des motifs floraux, créant dans la tourmente de très grands formats magistraux, des petits havres botaniques heureux et précis.

Je partage avec vous quelques photos, mon regard sur ce lieu. J'espère, cela vous incitera à la découverte (liens utiles plus bas). Dans mon prochain article, vous aurez droit à mes gribouillis, et des petits textes associés.

















Liens :
Pour découvrir le quartier de la Nouvelle Athènes :
Le site du musée Gustave Moreau :
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Elle s'appelait Isa, il s'appelait Antoine...



Elle s'appelait Isa, il s'appelait Antoine...

Deux accidents. Cette été, une jeune femme de même pas vingt ans. À la rentrée, un jeune homme si souriant. Je ne les connaissais pas. Pas de lien réel, juste celui distant de les savoir vivants. De connaître le bonheur qu'ils apportaient à leur proche, l'amour partagé, la joie de vivre. Un rire. Des yeux qui pétillent.

Des accidents. Le hasard. La vie passe par là. Deux décès qui ne m'affectent pas personnellement et qui pourtant me touchent. Un rappel de l'injustice, que tout peut se terminer maintenant, sans attente, sans délais. 
Un point final.
Rien.
La douleur des parents, de la famille. L'incompréhension, l'impact de l'absurde.

J'ai conscience de ma mortalité, des aléas d'un cœur qui bat.
Je fais partie de ceux sans dieu, sans système de croyance ou alors avec des croyances affaiblies par la pleine conscience de leur subjectivité. J'ai croisé la mort plusieurs fois. Dès mes cinq ans. Je l'ai croisée ado quand elle a fauché la petite sœur d'une copine. Et, à chaque fois, quand la personne qui meurt est jeune, je ressens ce violent choc de réalité.
Ce rappel qu'il n'y a ni justice, ni sens, ni dessein.
L'infinité du hasard.

Impossible de se rassurer, impossible de se dire « elle ou il a bien vaincu ». Impossible d'avoir ce sentiment d'un aboutissement, d'une fin naturelle programmée, logique, attendue. Pas de répit. Pas d'explication. Personne sur qui hurler. Personne à blâmer.

Juste la vie qui passe.
Ce qui reste, la douleur des proches. Et moi, embourbée dans mon empathie, incapable de réconforter. Je ne peux qu'écouter, entourer, aimer, compatir. Exprimer, maladroitement mes condoléances. Un mot sec et ampoulé. Un mot qui masque la sincérité de la sidération. Qui masque mon désir de partager et de porter un peu de cette peine.

Elle s’appelait Isa. Il s’appelait Antoine.

Des enfants qui inversent l'ordre des choses et passent l'arme à gauche en grillant la priorité à leur géniteur. 

Parfois, le monde est mal fait.
Parfois, j'aimerai pouvoir le réparer.



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