22 mai 2020

Lignes brisées et courbes






J’ai franchi le périph dans un RER.

Pour la première fois depuis deux mois, j’ai remis les mis dans les transports en commun. Le jeudi matin de l’ascension, les couloirs déserts de Nation avec leur marquage au sol prennent une allure de voyage exotique ou d’un monde d’un œuvre de SF. Il fait chaud. Trente degrés annoncés. Je sais qu’une fois la frontière du tourniquet derrière moi, j’ôterai mon masque. Derrière la vitre, du vert flou, du gris béton et de la pierre de meulière. La banlieue défile et déjà, j’arrive à destination : Le parc de St Maur.







Marcher sur les bords de Marne, observer les mouvements de l’eau. Croiser un chat pas farouche, observer les plantes sauvages qui rivalisent de couleurs, sentir le vent et discuter, en vrai, pas par téléphone. Un échange humain juste réduit à la voix perd en richesse, et deux mois de régime sec ont attisé ma soif, tant pour un peu de campagne, que pour une rencontre tangible, « en vrai ». Je n’ai pas ouvert un livre durant deux mois, et très peu travailler. Tenir un journal, écrire des micro poèmes ne suffit pas. J’ai besoin de plus.





Je regarde le paysage. Je note les piliers, les lignes verticales franches, plantées dans l’eau ou dans la terre. Ces lignes qui tiennent droits, sans soutien, qui ne fléchissent pas. Je regarde les lignes courbes, avec la souplesse et la fluidité du cours de la rivière, ces lignes qui s’adaptent.

Je regarde les lignes brisées, cassées, ruinées ou volontairement interrompues.






Et puis, il y a les escaliers. Parfois à peine un ou deux degrés, parfois une volée de marche. Monter, descendre, changer d’altitude, varier les angles de vues, varier les points de vue. Je sens qu’un message crypté me chatouille l’inconscient sans pour autant le saisir. Le sentiment d’enfermement, de blocage, perdure encore, même une fois l’autorisation de « dé-confinement » officielle donné. Mais, en ce jeudi ensoleillé, il faiblit, amorce un retrait.





11 mai 2020

Après l'orage...





Derrière la baie vitrée, un cimetière de pétales blanc et rosée est apparu en une nuit. Les dépouilles gisent par dizaine sur les lattes encore mouillées du bois grisé de la terrasse. Au soleil du matin, tout brille. En contrebas, dans l’impasse, les détritus repoussés par les bourrasques de la nuit s’amoncellent. Les pavés, blasés, ont l’habitude. À chaque coup de vent, c’est la même ritournelle. Les saletés du monde s’entassent ici, sans personne pour oser les ramasser. Je me houspille intérieurement, culpabilise, et pourtant, je n’ai jamais le courage de descendre avec un sac pour collecter. La consolation cependant vient des flaques d’eau sur les pavés. Plus loin, dans la rue où les voitures reprennent le pouvoir, l’orage aura lavé l’odeur d’urine rance. Dans les caniveaux, masques en papier et gants en plastique prennent le relais des mégots, espèce en voie d’extinction depuis plus de cinquante jours.




En attentant que leurs voisins humains ne s’agglutinent au comptoir pour le même rituel, les oiseaux viennent boire leur coup à l’eau débordante des coupelles des jardinières. Pauvres ignorants, bientôt, la ville ne sera plus à vous. Vos concerts journaliers s’éteindront, étouffés dans les klaxons et les pétarade des scooters. Les autres habitants des parcs perdront leur quiétude et l’amour sera, comme à chaque printemps, furtif et risqué. Les nuisibles, comme on les qualifie, retourneront à la nuit et aux interstices.






Après l’orage, le mois de mai jolie s’autorise une grande inspiration.


L’air soudain frais s’alourdit à mesure que le silence s’évapore. De la buée sur mes lentilles de contact et une démangeaison derrière mes oreilles. Je songe aux forêts. Aux déserts. À la liberté de la plume.


J’entame un nouveau cahier, un nouveau projet.



8 mai 2020

L’etegami, quand le dessin maladroit devient une expression artistique épanouissante



Comme je vous le confiais il y a peu, je n’ai pas fait grand-chose de créatif durant ces longues semaines de confinement. L’échappée légère est venue du dessin et de la peinture. Je me suis mise tardivement à suivre les séances d’etegami, littéralement « image message » en japonais, organisée par la peintre Valérie Eguchi.

J’ai déjà parlé de cette pratique très simple sur le blog, notamment dans cet article.

En gros, l’etegami consiste à peindre maladroitement sur un format carte postale le contenu du bac à légume (ou pour les plus chanceux, celui du jardin) et d’y ajouter une phase drôle ou d’encouragement puis de l’envoyer à un proche ou même un inconnu. Cette pratique peut être adaptée assez facilement en fonction du matériel que vous avez sous la patte et elle ne demande qu’une seule capacité : l’observation. Pas besoin de savoir dessiner, pas besoin d’être poète, il suffit de sortir un légume de son frigo et de le regarder. 




L’etegami est avant tout une pratique de la lenteur avec un trait volontairement maladroit, enfantin ; parfait lorsqu’ on ne maîtrise plus rien ou, qu’au contraire, on tend à trop vouloir contrôler sa vie. La séance de deux heures débute par une vingtaine de minutes d’exercices d’échauffement, semblables à ceux d’une séance de calligraphie avec cependant un objectif opposé : trembloter, vibrer dans son trait au lieu d’atteindre la parfaite rectitude. D’abord on trace très lentement des lignes pour faire une grille, et enfin, une spirale. Le pinceau doit être perpendiculaire à la feuille et le bras reste horizontal. La position, fatigante, à moins d’être un assidu de la salle de gym, épuise rapidement les muscles. Naturellement, notre membre va se mettre à trembler sous l’effort.




Ensuite, on se concentre sur son légume ou sa fleur. La particularité est qu’on doit faire sortir le sujet de la feuille. On commence toujours très lentement par tracer les contours, de préférence à l’encre de chine. Ensuite, on met de la couleur, en tache, sans chercher à tout remplir. Enfin, on écrit un message et on appose son sceau ou sa signature.

J’ai la chance d’avoir du matériel adéquat (encre de chine, facilement trouvable, et encre couleur japonaise gansai) mais il est aussi possible de travailler à la gouache ou au feutre. Le seul point important est de veiller à ce que le média utiliser pour le contour ne bave pas. Pour le papier, j’ai utilisé un bloc de brouillon pour sumi-e très (trop absorbant). Résultat : le papier a bu toute l’encre et mon pinceau était presque sec à la fin. J’avoue ne pas être très satisfaite du résultat, mes traits sont trop raides, trop linéaires, je trouve que les angles choisis pour les sujets ne sont pas assez dynamiques. Cependant, j’ai passé un moment de concentration salutaire lors de deux séances auxquelles j’ai participé.



L’etegami a, selon moi, une certaine proximité, avec le haïku. Il s’agit d’une pratique à la fois simple mais avec un cadre contraignant, qui apprend l’observation, se focalise sur la saison, sur l’instant présent. Elle est accessible à tous, assez facile car ne demande pas de matériel onéreux ou spécifique, mais elle apprend la rigueur et aide à développer son attention, à s’extraire du bazar extérieur. Elle nous offre un autre regard sur le monde (ou plus modestement, le contenu du frigo ou du panier à fruit).
Et puis, elle se partage.

D’ailleurs, je vais envoyer mes etegami à ceux qui le souhaitent, il suffit de me laisser un commentaire. Merci de préciser si vous avez un sujet de prédilection (radis, asperges ou muguet) et envoyer moi par mail votre adresse : marianne@etang-de-karu.net

La prochaine séance est demain, samedi 9 mai à 17h, si vous êtes intéressé, vous pouvez contacter Valérie : valerie.eguchi@sfr.fr. Les créations de l'atelier sont visibles ici (mais il faut un compte facebook).






1 mai 2020

Muguet du premier mai, bien loin des forêts




Le muguet repiqué dans une jardinière a fleuri début avril. Tout sec, il n’inspire guère à la poésie, en ces temps étranges où mon petit plaisir matinal se résume à une sortie sur la terrasse pour observer mes plantes. À la supérette du coin de la rue, où j’ai déjà trouvé des sacs de terreaux, de la farine et de la pâte à pizza (denrées hautement nécessaire à mon bonheur), ils vendent des brins de muguet en pot. Posé fièrement sur l’îlot de la cuisine ouverte, il embaume tout le salon de ses clochettes festives. Si mignonnes, rondes et finement ciselées, leur blancheur lève le nuage qui s’accroche à mon crâne de batracien. 





Mon attente dans la vie réelle se double de celle dans la vie insulaire fantasmé d’Animal Crossing. Comme beaucoup de mes amis, je passe beaucoup (trop) de temps à m’occuper de mon paisible village sur mon bout de terre isolée. Le jeu permet, lorsque la réputation de son île atteint les cinq étoiles, d’obtenir comme nouvelle fleur : le muguet. Mais il faut être patient. En effet, le nombre d’étoiles n’implique pas une apparition immédiate de la plante, à mon grand désarroi. Je vais donc encore ronger mon frein et surveiller les hauteurs de mon bout de paradis en guettant l’apparition du muguet ! 

Entre le muguet précoce de ma terrasse et le muguet tardif virtuel, sa saison se prolonge:) Et mon moral s’en trouve ragaillardit. Je vous souhaite à tous, un joli mois de mai avec l’espoir maigre de pouvoir enfin arpenter la forêt.


30 avril 2020

Dessiner des yôkai pour se changer les idées



Sur les réseaux sociaux, les défis et appels en tous genres pour un confinement créatif fleurissent depuis des semaines. Moi, je n’ai même pas ouvert un bouquin. Je suis incapable de me concentrer. Je gribouille un peu, je tiens vaguement un journal, mais je suis très loin de l’orgie de lecture ou d’activités à laquelle certains s’adonnent. Entre apathie gluante et culpabilité, mon état oscille lentement du vide au rien. Je jalouse les actifs, les créatifs du confinement qui organisent leurs journées et « rentabilisent leur temps ». Moi, ma survie psychique tient à ma Switch, à l’alcool, et aux plantes sur la terrassasse. 
Pas vraiment glorieux...

La seule motivation qui m’a sortie de ma boue intellectuelle est venue de mon amie Virginie Blancher. Lors d’une vidéo en direct sur Instagram organisée par la librairie Le Renard Doré, elle a donné ue heure de cours de dessin à distance, simple, pédagogique, avec une approche souple, destiné à des débutants. J’ai suivi l’affaire par pure solidarité, pour montrer à ma pote que j’étais là, derrière l’écran. Je n’avais rien préparé, et lorsque ça a commencé, prise d’une certaine frénésie, j’ai sorti papier, crayons et aquarelles, soudain bien décidée à moi aussi, dessiner mon Amabie.


Amabie qui danse :)

En effet, illustratrice pro et amatrice éclairée de culture Japonaise, Virginie a proposée pour ce premier live de dessiner un yokai, une créature du folklore japonais, devenue célèbre ces derniers mois : Amabie (prononcer Amabié). Sorte de sirène à trois pattes dotée d’un bec, elle n’est pas d’une esthétique séduisante, pourtant, la bestiole a enflammé les cœurs des artistes en herbe en raison de sa mythologie particulière : montrer son image permettrait de guérir les maladies infectieuses. Forcément, vu les circonstances, on se dit qu’on a pas grand chose à perdre.
Pour en savoir plus, je vous renvoie à la page Wikipedia
 

Nekomata joyeux
 
Cette première expérience de cours à distance a été bénéfique. Déjà, je suis resté concentrée, et puis le résultat m’a satisfait. En plus, il y a avait une ambiance d’encouragement sympathique. Mikael, le libraire devenu médiateur a veillé à ce que les questions du public soient relayées. Tout le monde a pu ainsi réussir à suivre. D’ailleurs, un autre cours a eu lieu sur un autre yokai, le Nekomata (sorte de chat avec une queue bifide). Il est possible qu’un troisième soit mis en place. Le cours est en accès libre, il suffit d’avoir un compte Instagram. Une initiative d’autant plus généreuse qu’elle demande du travail bénévole de la part de deux professions lourdement impactées par la situation.

Les initiatives de ce type se comptent par centaines. Avant celle-là aucune n’a réussi à me tenir, à insuffler l’envie nécessaire. L’amitié est une sacrée motivation !

Si vous être intéressés, je vous encourage à suivre les comptes Instagram de Virginie et du Renard Doré qui diffuse un live chaque soirs à 18h. Demain, ce sera Agnès Domergue et ses haiku ! J'y serai.


22 avril 2020

Le jour de la Terre où elle eut (un peu) la paix


Plus de 4 milliards d’humain se serait trouvé confinés, à la louche, plus de la moitié de la population mondiale selon un média environnemental. Check news de Libération, en décompte 2 milliards au 30 mars.

La planète souffle.

Économie en suspens, activités polluantes et grouillantes soudain à l’arrêt ; alors que l’humanité semble en apnée, les autres espèces, elles, profitent de la tranquillité. Si la pollution atmosphérique a connu une baisse drastique, la réalité reste moins youpi-yop avec notamment la multiplication de décharge sauvage. Sans personne pour surveiller, il est facile de vider sa merde dans les rivières, dans champs, dans les forets.
Cependant, on peut mesurer durant cette période extraordinaire les impacts de nos vies, y compris dans des domaines surprenants comme l’activité sismique. Les scientifiques collectent des données assez incroyables. Après, nous sommes balèzes pour ne pas les écouter lorsque les conséquences de nos actions impliquent de changer de façon de vivre, de « perdre » du confort, d’abandonner un mode de consommation mais aussi de penser. Trop difficile ; trop pénible. 
On verra plus tard. 
Les prochains se débrouilleront.

Le jour de la Terre, comme la « journée de la femme », me laisse dubitative ; l’existence même de l’évènement donne la dimension du problème. Pour la moitié de l’humanité, une fois par an, on tâche de rappeler qu’elles ont les même droit et que cette égalité est un combat encore difficile. Pour la planète, une fois par an, on pense à ce qui se trouve sous nos pieds, à ce qui passe au-dessus de notre tête. 
Le sol, pas toujours solide, l’air, par toujours transparent.
Menacés par l’infiniment petit, obligés de nous terrer, cette commémoration prend des atours insolites voire franchement ironiques. L’environnement revient sur le devant de la scène, rentré par une porte microscopique, pour nous prouver que nos actions ont des conséquences, souvent très complexes.



Le ciel est dégagé en cette soirée douce du 22 avril.
Pas de nuages. Comme depuis six semaines, je me réjouis d’observer ce morceau quadrillé par les immeubles du 20e, sans qu’il soit haché par les trainés des avions. Les bruits sont limités aux conversations, rires et hurlements d’autres parisiens. Pas de vrombissement lointain. Pas de sirène. Aucun klaxon. Et le crétin en scooter qui fait des tours de quartier se limite à un seul, probablement de crainte de se manger un coup de pelle. 

Sur la terrasse, un pigeon gonfle ses plumes. Il a raté son atterrissage il y a une heure et s’est presque assommé. On le laisse tranquille, en attendant qu’il recouvre assez ses esprits. 

Le crépuscule force les ombres et les arêtes de béton tranche le bleu roi. La température baisse. Bientôt, à la fenêtre, certains applaudiront. Le jour de la Terre s’achèvera, discret 50e anniversaire dans les médias. Le pigeon me regarde et se rapproche de la baie vitrée ouverte. Tant qu’il n’ouvre pas le frigo pour prendre une bière, je le laisse tranquille.

Dans mon pot de compost, les bactéries et les insectes s’en donnent à cœur joie. Si je ne peux pas faire grand chose pour l’état de la Terre, au moins, je peux contribuer à en renouveler, sans majuscule.


17 avril 2020

Quinze ans d'attente...


Timidité maladive ou patience infinie ?
Voilà la première fleur du lilas, après des années d'attente.

Si vous êtes curieux, je vous raconte son histoire ici.


Deux branches portent des inflorescences. La plus vaillante vise le ciel et commence à éclore. L'autre, plus rétive, ferme encore les yeux sous les assauts du soleil d'avril, hésitante à s'offrir.

La morphologie de la plante n'inspirera aucun élan au poétique. De guingois, mal taillé, l'arbuste n'a ni l'élégance de l'érable qui lui fait de l'ombre ni la rectitude touffue des althéas voisins. Mais il fleurit. Une récompense alors que j'avais perdu espoir.


En ce printemps borné par une attestation de sortie, par l'horizon bouché d'immeubles et la crainte soude de l'avenir, deux fleurs et un parfum, quel trésor ! Merci lilas.









16 avril 2020

La patience du lilas



C’était un week-end de printemps, le premier week-end de mai. Cette maison de Touraine n’existe plus, rasée pour laisser place au TGV. C’était chez un couple depuis séparé. Amitiés perdues, rongées d’incompréhension, de choix de vie divergent jusqu’à l’impasse.
Il me reste de cette escapade la fragrance douce d’un lilas immense et vieillissant. Un jardin laissé trop longtemps à l’abandon qui a connu, lors de ces journées, une activité intense. 

Tailler, nettoyer, désherber, et rire. Beaucoup de rires.

C’était un week-end de promesse, une maison tout juste acquise, un nid à construire, des possibles à planter. Avant qu’un train ne ravage tout. C’était une période de bonheur tangible bâtie sur une terre déjà malade, trop meuble.
De la joie plein les poches, des sacs de boutures et rejets divers, nous sommes rentrés chargés de trésors à ramener à Paris. Nous aussi, nous avions emménagé dans notre premier chez-nous, une grotte en ruine, l’année précédente. Tout nos revenus passaient dans le remboursement du prêt. Les plantes de récup étaient une aubaine joyeuse.
J’allais avoir trente ans.



Sur le quai, une foule attend le train bondé.
Retard en cascade, d’incidents en accident. Je me souviens de cette fin de week-end chaotique et tardive, chargés avec nos précieuses vies végétales, de la file d’attente interminable à Montparnasse pour acheter la carte orange. Nous étions partis en avril, nous revenions en mai, fleuris et heureux.




Durant quinze ans, le lilas s’est tu.

Dans l’ombre humide de la cours de la rue Turgot, un rideau verdissant devant nos hautes fenêtres du rez-de chaussée. Maigre protection contre le vis-à-vis et le local à poubelle, soooo glamour. Mais jamais de bourgeons de fleurs.
Certaines des boutures d’althéas se sont acclimatées. Le lilas a survécu, péniblement. Un peu moche, déplumé.

Et puis, nous avons enfin quitté la grotte, migré vers le 20e.
Sur la terrasse, le lilas découvre l’existence du soleil. Sans révolution, il s’accommode à ce changement d’exposition. Certaines plantes ont peiné, comme les hortensias, d’autres, comme le rhododendron, n’ont pas passé l’été. J’ai regardé le lilas, vraiment très moche.
Nous avions des plans pour aménager l’espace, une fois que l’intérieur serait achevé. On s’y connait en travaux. Des années à vivre dedans (presque dix). Et nous ne sommes toujours pas vaccinés !
L’intérieur est aujourd'hui presque achevé, et pour l’instant, l’extérieur reste toujours un grand foutoir système D avec de la récup et des pots en terre cuite explosés par le gel et réparés au stock pour toiture (très efficace). J’ai regardé le lilas et décrété qu’il serait l’un des premiers candidat pour le petit bois.
Aucun avenir dans ce futur pas si lointain où nous transformerons la terrasse en havre avec barbecue, tonnelle, et bac à lotus, coin potager...


J’adore le lilas.
Deux pieds encadraient le petit portillon en bois blanc écaillé de ma maison d’enfance : un rose et un violet. Dès que la floraison commençait, mon aire de jeu tendait à se rapprocher des arbustes et souvent, j’allais renifler les délicates inflorescences. J’aime aussi la feuille vert tendre en as de pique. Avoir un lilas, c’est un rêve de gosse, une prolongation du lien avec la terre.




Printemps confiné où les promenades bucoliques relèvent du fantasme lorsqu’on vit à Paris et où toutes les possibilités de sorties loin du bitume se dissolvent dans un avenir fumeux sans cesse repoussé.
Un matin, caché derrière une branche de l’érable rouge en pleine explosion, une timide inflorescence émerge en haut d’une des branches rachitiques. Cette année, le lilas fleurira.
La maison a été rasée, le couple s’est dissout dans les affres d’une rupture violente, et il ne reste de cette amitié et de ce week-end que les souvenirs, teintés d’amertume. Pourtant, après quinze-ans à pousser dans un pot trop étroit, à l’ombre d’un immeuble de six étages, après avoir été déménagé par un monte-meuble branlant au bout d’une impasse piétonne, le lilas nous offre un miracle.

La couleur de l’espoir, un parme encore recroquevillé.
Promesse de ce parfum si particulier que j’adore.
Lorsque nous aurons le budget pour aménager la terrasse, le lilas de guingois, trouvera sa place avec d’autres rescapés. Mais, pour patienter, La Moustache se lance dans la confection de grands bacs avec les lames en bois imputrescibles conservés après la construction de la terrasse.
Une maison de récup' pour un arbuste de récup'. Parfois, pas besoin d'attendre quinze ans pour profiter !

Ces prochains jours, je posterai ici quelque photo du lilas.



2 avril 2020

Ces temps étranges...



Confinement :
(Par extension) Procédure de sécurité visant à protéger des personnes dans des espaces clos afin d’éviter, un contact avec un nuage nocif (de gaz ou radioactif), ou la propagation d’une maladie infectieuse.

Je me sens pas confinée.
Je me sens entravée, menacée dans mes libertés, en colère face à une situation d’une extrême complexité, angoissée par le manque de cohérence de nos gouvernants, inquiète pour mes proches face à une maladie qu’on ne soigne pas.



La guerre comme joker


J’étais en Bretagne, à Quiberon, pour quelques jours au vert et au bleu, quand le confinement a été instauré. Il y avait un TV dans la loc. Je l’ai regardé, un truc qui ne m’était pas arrivé depuis des années. J’ai ainsi suivi en direct l’allocution notre Jupiter national. « Nous sommes en guerre » a-t-il martelé. Mais contre qui ? Ai-je songé. Parce qu’il me semble dans une guerre, il faut au moins deux camps. Soyons clairs, Covid19 s’en cogne de nous, c’est un virus, il n’a pas d’intention de nuire, juste de survivre et de faire ce que font les virus.
Être en guerre, c’est pratique, rassembleur, on enterre nos différents, on s’unit, on se serre les coudes (mais de loin, distance sociale oblige).
Immédiatement, j’ai repensé à mère, infirmière, qui allait à Paris manifester au milieu des années 80 pour la sauvegarde de l’hôpital public. Je me souviens de ma trouille diffuse de gosse de dix ans, devant les infos et les charges de CRS – déjà à l’époque – qui les arrosaient à coup de lacrymo. Depuis, le démantèlement du service public a continué, avec une logique unique : financière. L’humain, on s’assoit dessus.

Alors, dès ce fichu discours, je me suis sentie très très mal. En début d’année, quand les soignants défilaient en une énième tentative pour demander des moyens de bien faire leur métier, la réponse était matraque et flash balls. Soudain, dans la bouche présidentielle, ils deviennent des héros. C’est bien pratique les héros, en temps de guerre, ça tombe comme des mouches. Au moins, y a ni pension ni retraite à leur verser ; ils accomplissent leur « devoir » .
Rapidement, le statut de héro a été largement distribué à tout le monde. Il suffit de rester enfermé. « Rester chez vous, sauvez des vies ». Quelle facilité ! Surtout quand on vit dans un lieu sympa, avec de l’espace, qu’on peut télétravailler, qu’on a pas de gosse, qu’on ne se retrouve pas au chômage partiel, et qu’on est suffisamment introverti pour supporter l’absence de contact...


Injonctions contradictoires à gogo


Restez chez vous, mais allez voter.
Restez chez vous, mais allez bosser.
Voilà qui m’a copieusement embrouillée. Alors, j’imagine l’effet sur des personnes moins informées, moins éduquées, abreuvées par les infox et les conneries alarmistes qui tournent en boucle sur les chaines TV préoccupées uniquement par leur audimat.
— Il a dit quoi ?
— Ben faut rester enfermés.
— Ha, OK.
— Mais dimanche, faut quand même aller voter. Et puis, en fonction des métiers, faut aller bosser, car il faut bien faire tourner les pays. Mais on va être des héros.
Caissière, livreurs, soignants... Hop, eux aussi ont leur badge de héro. Parcontre, pour le salaire décent et la pérennité du boulot, là, ils peuvent toujours courir (mais pas à plus d’un kilomètre de chez eux). Quant aux enseignants, ils sont donc en vacances, hein ! Ces branleurs.

Les élections ont eu lieu.
30 000 communes ont un nouveau maire, seules 5 000 en sont dépourvues… Sauf qu’en raison du confinement, les nouvelles équipes d’élus ne peuvent pas se réunir, donc l’ancienne continue d’assurer. Évidement, certains assesseurs ont été contaminés.
La logique de l’affaire m’échappe, après tout, je ne suis pas homme politique, mais je doute qu’elle réponde à une préoccupation de santé.





Le prix de la peur

 

Alors le pays ralentit. Les sorties sont stigmatisées. Il faut une attestation. On a l’impression que sortir acheter un paquet de biscuit – qui n’est pas un produit de nécessité – est une transgression folle. L’ambiance s’alourdit. On regarde les autres. La peur de la contamination, l’ennemi invisible…
Une situation que j’ai vécue en 2011, lors de la catastrophe de Fukushima, à distance mais avec une grande implication émotionnelle. Je n’oubliai jamais mon voyage au Japon en février 2012 pour raisons professionnelles. Mais l’autre n’était pas un danger ni une victime potentielle.

L’anxiété conduit à des comportements irrationnels.
On est prêt à croire le premier guignol venu qui offre de l’espoir et une solution. La méthode scientifique passe à la poubelle. Quant aux tyrans et assoiffés de pouvoir, ils débitent les âneries les plus absurdes avec un aplomb assassin.
L’anxiété conduit à l’envie, aux jalousies. On pointe du doigt les « riches » qui partent à la campagne, mieux encore s’ils vivent à Paris. Ils répandent le mal. Aujourd’hui on sait que le virus est entré simultanée par plusieurs points d’accès dans le pays. Les personnes qui ont quitté Paris ont permis de faire baisser la densité de population et donc le risque (on est la 7e ville la plus densément peuplé au monde) car le principal problème vient du sous dimensionnement des services de réanimation.

Il faut des coupables. Les riches, c’est pratique.
Il faut des coupables car si tu sors, tu n’es pas un héros.
Tu tues des gens.

Et les 100 000 proprio de toutous qui vivent à Panam ? Et les familles ou colocations entassées dans des apparts miteux insalubres, les couples qui s’entre-déchirent, les femmes qui se font maraver la gueule ? Comment on « mesure » ceux qui peuvent sortir ?
L’anxiété conduit à la violence. La nouvelle attestation, plus stricte mais permettant aussi plus de solidarité donne cependant lieu à des vérifications de police parfois musclées voire abusives.
Un autre effet, moins relisant est la délation.

Le confinement, une solution qui masque l’insoutenable.


Il y a une chose qui est insupportable : cette maladie n’a pas de remède. C’est le corps qui se débrouille comme il peut pour la combattre. Cette maladie nous met dans la tronche qu’au XXIe siècle nous sommes toujours mortels et impuissants. Non, même si on a la capacité de détruite la planète, nous ne sommes pas les plus forts.
L’unique propagation virus est par le contact : des gouttelettes respiratoires (bref, des postillons), par contacts directs avec des sécrétions ou liquides biologiques (qu’on trimballe sur les mains), ou encore par l’intermédiaire d’un objet contaminé. Pour ce dernier, il n’y a aucun cas de contamination avéré.
Par contre, cela génère beaucoup d’inquiétude.

Le côté bénéfique : si les gens ont la trouille, ils restent chez eux.
Le côté négatif, la peur conduit à des comportements irrationnels, voire dangereux ou carrément mortels.

Alors, pour limiter les contacts, la distanciation sociale et le confinement sont les uniques solutions pour faire face au cœur du problème : nos hôpitaux sont saturés. Et cette saturation est la conséquence d’années de gestion avec comme objectif unique : ne pas perdre de thune. En fait, si on pouvait en gagner, ça serait mieux. La santé des personnes ne rentrent en compte que sous l’angle comptable : les soigner coûtent cher, autant qu’elles soient en forme. Et puis, une pandémie signifie un arrêt de la production, vu qu’il n’y a plus de travailleurs. La santé et le bien-être sont réduits à des facteurs dans la grande équation magique de l’économie capitaliste.


Punir les coupables ?


Le confinement a un coût humain, les malades, ceux qui hélas succombent, et tous les autres. Les PME, les TPE, les free-lances, les artistes, le secteur de la culture, du tourisme, des loisirs, mais aussi les précaires, ceux qui vivent dans des petits apparts, ceux qui sont SDF ou pire, à la rue… Les invisibles, les laissez-pour comptes coulent en silence. Ces gens-là payent et vont payer la déroute du service public. Après plus d’un an de manif de gilet jaune, après les grèves de décembre, les inégalités sociales demeurent toujours plus criantes.
Et dans ce bordel, on applaudit gentiment à 20h à la fenêtre, les soignants qui manquent de lits et de respirateurs.
En 2008, l’état a renfloué les banques ; je doute qu’une fois passée la tourmente de la pandémie, la politique soudain se rende compte de la nécessité vitale et humaine de sortir du modèle économique actuel.
Je n’y crois pas.
Faire volte-face, sortir de la logique de rentabilité du service public avec des contractuels et des sous-traitants privés est à mon avis l’unique moyen pour rétablir un équilibre et une justice sociale.




Je n’ai pas peur d’être contaminée, pas peur d’être malade, pas vraiment. Je suis assez fataliste sur la question, et ma constitution reste robuste. 
Par contre, je suis dévorée d’angoisse quand je pense aux inégalités et aux injustices qui sont méthodiquement exacerbées, nourries et même fabriquées car elles servent les mécanismes de fonctionnement actuels de la société.

Je suis dévorée de colère face aux réponses du gouvernement, face aux mesures qui rabotent les libertés et qui nous aliènent sous motif de nous protéger alors que les plus précaires et les plus faibles servent de variables d’ajustement. Si je vis la colère comme émotion très destructrice, qui me paralyse et me fait du mal physiquement, elle a aussi un rôle d’alerte.

Mettre des PV aux récidivistes qui bravent le confinement, s’en prendre à ces « criminels » me file la nausée. Faute de savoir guérir et d’être en mesure d’accueillir tous les malades, on cherche des coupables.

En conclusion, je respecte sagement la loi, je reste « confinée » et je sors dans le cadre autorisé.
Mais je ne suis pas dupe. 
Nous payons les choix qui ont mené à la crise sanitaire. Ces choix sont politiques (pour résumer, sacrifier les services publics au profit du privé, de la « start-up nation »). Les intérêts individuels de personnes puissantes sont favorisés au détriment du peuple. Si nous n’avons pas tous les mêmes capacités à appréhender les conséquences de nos actes et à surpasser nos mécanismes de survie primaire assez égoïste, les injonctions contradictoires et l’infantilisation conduisent à des comportements sociaux dangereux et moralement assez sales. 

Quant à certaines mesures, comme les couvres-feu, et l’utilisation de données perso des téléphones pour « surveiller » les déplacements basculent dans l’autoritarisme « pour notre bien ». Un discours imminemment flippant.
Encore une fois, on cherche des coupables, des boucs émissaires qu’on veut offrir à une population apeurée prête à tout pour retrouver son confort.
Cette dérive me terrorise. 

Si j’ai peu d’espoir dans l’espèce humaine, au moins, nous allons peut-être réaliser avec le p’tit Covid 19 que non, nous ne sommes pas tout puissant sur cette foutue planète.

Dans ma tête, comme un mantra, je me souviens que tout passe, évolue, même si on a parfois l'impression d'être prisonnier dans un bloc d'ambre, dehors, les nuages continuent de cavaler tranquilles. Le ciel n'est jamais été aussi bleu, l'air aussi pur et la ville aussi calme. L'humanité en apnée.

Prenez-soin de vous et de vos proches.


18 mars 2020

#Signe



Les branches encore nues frémissent dans le vent de février. L’aneth se croit au printemps et une nouvelle fleur s’épanouit avec fierté, dominant à son pied la chrysanthème séchée. Les paroles techniques du couvreur se perdent dans les murmures des plantes qui cohabitent sur la terrasse. J’oublierai presque les grognements désapprobateurs et les claquements de lèvres qui ajoutent quelques zéros au devis déjà salé que l’homme calcule dans son crâne. Le zinc est mal posé. Regardez madame, c’est ni fait ni à faire, enfin, tout à refaire. Gloussement. Responsabilité, garantie décennale… blablabla… pas certain qu’on puisse intervenir… Parce que vous comprenez, si on touche au travail d’un autre – si tenté qu’on puisse appeler ça travail – après, c’est nous qui somme responsable…

Il pleut dans ma maison.
Pas des litres, mais juste assez pour sortir les bassines dès que les nuages s’amoncellent. À Paris, en fin d’hiver, ils s’amoncellent souvent.
Le type déblatère et j’ignore son jargon. Dans d’autres circonstances, je me réjouirai de ce champ lexical à découvrir. Je l’observe crapahuter sur l’escarbot. Il rechigne à monter sur le toit et se contente de la vue depuis la dernière marche, sans fouler le zinc mal posé. Il bidouille la gouttière, tord le métal, me désigne les soudures d’un air affligé et glisse sa main sous le revêtement. Hum, ça ne va pas tout, il y a de la condensation. C’est posé directement sur l’isolant. Faut tout enlever. Tout. Jamais on ne fait ça madame, jamais.
Le soleil chauffe les pannes de bois de la terrasse, le vent faibli. J’en oublierai presque la saison. Je contemple mes pots vides et mes boutures de pélargonium serrées. Elles seraient mieux sur la fenêtre du premier où elles pourraient s’épanouir en cascade fleurie. Cette pluie-là ne risque pas de ruiner mon plafond. 

Un claquement. En face, à quelques dizaines de mètres, sur une autre terrasse, une silhouette à la tignasse frisée sort prendre l’air. Jean noir, botte, blouson en jean avec dans le dos un logo brodé. Malgré la distance et ma vue médiocre, je reconnais la forme. Mon adolescence résumée en quelques lignes brisées. Metallica. Elle lève le bras en un salut timide et je devine une esquisse de sourire.
Un simple échange de sourire par-delà le vide entre nos immeubles, le mien, petit bâtiment au fond d’une petite impasse, le sien, haut et grand qui domine, dans une rue perpendiculaire. Le son porte. Le laïus alarmant de l’entrepreneur doit lui parvenir, incompréhensible charabia. Elle allume une clope. Je crois que c’est une fille. Une métaleuse. Il ne me semble pas l’avoir déjà vu sur cette terrasse aussi nue de les branches des érables, qui ne dispose d’aucun mobilier, pas une plante, juste du béton maculé de trainées grisâtres et avec une séparation en verre dépoli de crasse. Pas de vie. Pas de discussion animées. Du béton, un sourire et ce salut. Une chevelure permanentée et des vêtements d’un autre siècle. 

Un souvenir.

Un bus, une île et une autre chevelure frisée, un autre blouson orné d’écusson à l’effigie d’un groupe de métal. Une faction de seconde pour saisir appartenance à une même tribu.
J’ai quatorze ou quinze ans. Je subis les joies du voyage organisée par le CE de mon père lors d’un circuit en Irlande qui me confirmera deux choses dont je me doutais. Je voue un amour aux iles aussi grand que ma haine à tous les trucs en groupes « organisés ». J’ai ma chambre, séparée de mes parents et les activités obligatoires avec les autres sont limitées. C’est déjà trop. Trop de contacts superficiels, trop de planning, de mondanité. Les moments enfermés dans le bus, sur ces routes bousillées de l’Irlande, deviennent des bulles de tranquillité, alors que je suis totalement défoncée par la Nautamine.
Au fond du bus déserté, nous sommes deux, installés stratégiquement le plus loin possible de la guide. Son micro ne porte pas jusque-là. Il y a moi. Le médoc atténue les nausées, mais je suis aussi réactive que les pierres sèches amassées sur le bord de la route qui délimite des pâtures. Et puis, il y a le garçon. Il doit avoir dix-sept ou dix-huit ans. Un visage au trait grossier, marqué par les remodelages ingrats de l’adolescence, qu’il tente de dissimuler sous ses boucles denses retenues par le casque de son walkman avec les écouteurs à la mousse orange. Il se tient la tête toujours légèrement baissée. Et surtout, il y a son blouson. Cette affirmation. De la musique cousue, violente imprécision du fil sur la toile rêche. Revendication ferme. 

A l’époque, j’écoute le rock et la pop qui passe à la radio, surtout Nrj. Le top 50 à la TV. Ma culture musicale se limite à ce qui passe. Je sais juste que je déteste Joe Dassin, l’opéra et le Rap. Même si j’apprécie MC Solar. J’ai une radio avec double cassette qui me permet de faire des copies et surtout des mix-tapes de ce que je chope à la volée sur les ondes. J’écoute les grésillements qui s’échappent par le casque du garçon. Moi aussi, j’ai mon walkman sur mes oreilles. Peut-être du Dire Strait ou du Phil Colins. Ou même du Billy Idol. Je ne sais plus. Les sons de cet autre casque m’attirent irrésistiblement. Ils accompagnent les cahots du bus, la buée sur la vitre, les moutons sur la lande. La solitude implacable des quinze ans. Pas raccord.
Je n’ose pas lui parler. J’écoute, fascinée, ces fragments hachés d’une musique que je sais faite pour moi, même si je n’ose l’écouter. C’est instinctif.
À la fin du voyage, sans que je me souvienne bien comment, il m’a prêté son casque. On a échangé nos musiques. L’expression balbutiante d’une possibilité.

Sur l’autre terrasse, la fille termine sa clope et rentre.
Il ne me reste que le souvenir de son geste et l’image persistante d’un logo accroché sur un dos avec la coulée de boucles sauvages. Le couvreur continue de déblatérer et son intention est claire : il ne veut pas s’occuper de ce chantier. Trop de problèmes potentiels. Je puise dans mes ressources, parce qu’à quarante ans bien tapé, certaines interactions humaines me sont toujours aussi pénibles et couteuses. Je pense à ce signe de la main et à la chanson de Goldman. Je pense aux révolutions silencieuses et à celles fracassantes. Je pense à la pluie au plafond.
L’important, c’est pas le zinc, mais l’île, la brume et les moutons.

12 mars 2020

Sinon, mon premier bouquin est publié



Ceux qui me suivent vaguement sur les réseaux sociaux auront eu l’information, j’ai sorti il y a peu un court roman Jane Austen contre le loup-garou. Il fait partie d’une série intitulée la Ligue des écrivaines extraordinaires, édité par Les Saisons de l’étrange. Le concept proposé est simple, efficace et fun : confronter une écrivaine talentueuse et reconnue, à un monstre mythique. Plusieurs autrices ont été contactées, dont moi. Je précise que les autres ont quand même nettement plus de bouteille. J’ai eu la chance de pouvoir choisir Jane Austen, que j’affectionne beaucoup.

Durant presque un an, j’ai planché sur cette histoire.
J’ai maintenant l’objet entre les pattes, et je n’en reviens toujours pas.
D’abord, il y a la couverture de Melchior Ascaride, graphiste bien connu des amateurs de littérature de l’imaginaire pour son travail très reconnaissable, élégant et esthétique. Ensuite il y a le contenu - que je n’ai pas relu - à la fois proche de moi par la thématique sous-jacente et le traitement que j’ai choisie et aussi, très éloigné par le genre et la forme.




Je n’avais jamais écrit de pulp et je suis pas certaine d’avoir rempli le contrat sur ce point, étant toujours incapable de définir ce dont il s’agit, même une fois le texte achevé. Cette expérience a été un défi incroyable. Sortir autant de ma zone de confort et me frotter à une écriture différente de mes habitudes m’aura appris énormément. Ma difficulté à répondre aux contraintes de la commande a été très formatrice et probablement pénible pour ma directrice de collection. Doutes et dérapages de vie perso ont contribué à rendre le travail douloureux et laborieux. Or je fais partie des personnes qui ont besoin d’être bien pour écrire, sinon je tombe une écriture thérapeutique, peu compatible, à mon avis avec la fiction. Là, je n’avais d’autres choix que de rendre le boulot. Et, c’est probablement le boulot qui m’aura évité de sombrer.

Je ne mesure pas encore bien l’impact que ce premier bouquin aura sur mon activité.

Je tâche de reprendre pied ici, sur le blog. Je sais, it’s so 2000. Qui tient encore un blog de nos jours ?! 

Chercher l'intrus !

Mais je persiste, pourtant malgré les mois de silences et les moments de découragement, les envies de repartir à zéro. Avoir écrit une fiction de commande, être aller jusqu’au bout, avoir l’objet entre mes paluches, est une grande satisfaction. Cela m’a aussi rappelé à quel point s’exprimer en toute liberté (minus l’auto-censure) apporte de la joie. J’ai pu mesurer la dimension vertueuse mais aussi inhibitrice des contraintes. Certains mènent de front des activités journalistiques en parallèle à un travail d’écriture personnel et je les admire pour cette capacité à cloisonner. J’en suis incapable. D’autres tiennent un blog d’écrivain où ils dispensent des conseils voire propose des accompagnements. Et ils le font très bien. Pas besoin d’ajouter de pierre à cet édifice.

Je continue donc mon chemin. Actuellement, je fignole un texte en vue de le soumettre pour les Mazarine book day. Si l’événement est annulé, les inscrits peuvent cependant participer par mail. Écrire et être lu (ici ou ailleurs), reste mon objectif.

Pour en savoir sur Jane Austen contre le loup-garou :
- Pour l’acheter (wé ! Des sous sous dans la po-poche)
- Deux entretiens où je cause du texte, chez Chut... maman lit et chez Les histoires de Lullaby


21 février 2020

Initiation à la calligraphie japonaise, shodô : retour sur expérience.

Résultats peu glorieux d'une initiation réussie !


Pour la première fois, j'ai participé à un cours de calligraphie avec l'association Quartier Japon. Il s'agissait d'un cadeau (merci Aristophanis) ; seule je ne suis par certaine que j'aurai pris l'initiative de m'inscrire. La discipline demandée par la calligraphie me rebute. Sans cette opportunité, je n'aurai pas vécu cette expérience enrichissante !

J'avoue, je m'attendais à une initiation un peu bateau, le genre de truc sympa où tu passes un moment agréable puis tu repars avec ta feuille exhibée fièrement, et au bout du compte, tu apprends assez peu.
Ah, les préjugés !
Non seulement le professeur, Hideki Kawasaki, s'est avéré pédagogue mais aussi très honnête, dissipant les illusions de grandeurs artistiques, souvent « vendues » aux amateurs de culture japonaise au rabais. Le cours accueillait des personnes de niveaux disparates dont des novices absolues (moi) sans que cela soit problématique, au contraire.
Je n'avais jamais tenu un pinceau pour de la calligraphie, cependant j'avais testé le sumi-e (peinture à l'encre de chine avec beaucoup d'eau) et j'avais assisté à des démonstrations de calligraphe japonaise lors de happenings parfois impressionnants. Il suffit de regarder des vidéos pour être touché par la fluidité et l'agilité du geste. Son apparente facilité masque des années d'étude et d'effort. Les arts et artisanats japonais présentent souvent une simplicité et rapidité d’exécution trompeuse. La virtuosité du geste s'acquière par une vie d'apprentissage qu'on oublie aisément lorsqu'on est spectateur, un peu comme lors d'une représentation de danse classique.

Participer à ce cours m'a permis appréhender la réalité de la calligraphie.
Je n'avais pas conscience avant de l'expérimenter, de sa dimension physique. Comme tout acte de peinture, elle génère une connexion particulière entre le cerveau et la main. Elle demande de réfléchir, de se servir de sa main, comme l'écriture, mais aussi de son poignet, de son bras, de son épaule et de l'autre main, pour se stabiliser. La calligraphie, à la différence de notre écriture, sollicite le corps dans sa globalité. Le pinceau se tient à la perpendiculaire de la feuille de papier, et plutôt en hauteur, sans trop serrer, avec souplesse. Le bras n'est donc pas posé mais en suspend. Ça fait bosser les biscottos (qui n'ont pas l'habitude) ! L'équilibre et vient de l'autre main, posée à plat, et de tout le reste du corps.



Le pinceau, étonnamment rigide et très fourni, doit être écrasé dans l'encre pour être parfaitement imbibé, puis il faut l’égoutter avec soin. Il s'agit d'un pinceau rond mais non biseauté, la pointe s’obtient en l’essuyant doucement sur le récipient. Pour le cours, il s'agissait de plastique et non d'une pierre à encre, onéreuse, mais dont le poids garantit qu'elle ne vadrouille pas lors des manipulations. Quant à la feuille, du papier journal absorbant parfait pour les exercices, elle doit être lestée. Nous avons travailler à partir d'encre de chine déjà liquide alors que la calligraphie traditionnelle se fait avec des bâtons secs. Les pigments adhèrent grâce à de la colle animale. L'encre s'obtient en mettant un peu d'eau dans la pierre à encre et en frottant doucement le bâton. Sa particularité est la grande profondeur de son noir, très couvrant, qui colore tout ce qu'il touche. Voilà pourquoi le professeur était drapé de nuit. Le noir c'est classe. Moins quand il s'agit d'une grosse tâche sur sa chemise.

Une fois en position, je me lance
Pour arriver à un trait qui ne tremble pas - les miens me font redouter d'être atteinte d'un Parkinson soudain - il faut à la fois contrôler son mouvement et lâcher prise sur sa crispation. Le geste doit être précis, direct, à la bonne vitesse, ni précipité, ni trop lent. Et je comprends pourquoi la répétition est nécessaire. Elle seule peut apporter la justesse et la souplesse après des centaines voire des milliers de fois, à tracer sans se lasser les kanji, les caractères japonais. Avant d'improviser, avant d’acquérir un style personnel, il faut apprivoiser et intégrer le tracé orthodoxe, qu'il devienne naturel, instinctif. 


Cet apprentissage nous ramène au long labeur de l'enfance lorsque nous couvrions les lignes de nos cahier d'un alphabet hésitant. Nos 26 minuscules et majuscules font pale figure face au 1945 kanji officiels à connaître (et à tous les autres !). Heureusement, il y a quand même quelques règles (avec leurs exceptions). 

Ichi !


Après avoir fait des exercices divers de tracé de lignes, verticales, horizontales, courbes, voilà venu le temps de calligraphie le plus simple des kanji, ichi. Caractère qui signifie le chiffre un, et qui ressemble à un tiret cadratin, on le retrouve dans la majorité des autres kanji. Il s'agit donc de la base incontournable.
Il faut d'abord poser le pinceau sur la feuille de façon à obtenir un début de trait qui soit oblique, à 45°. Cette orientation des poils sur le papier doit être conservée durant tout le tracé du « tiret ». Le mouvement s’interrompt lors qu'on s'approche de la fin et là, ça se corse. Il faut faire un « petit pas », une sorte de point qui implique de soulever puis reposer le pinceau. Ensuite, on revient légèrement en arrière afin d'orner le trait jusqu'alors censément horizontal d'un léger monticule sur le haut. La ligne du bas, elle, ne doit pas descendre mais rester bien droite. Le résultat attendu est donc une sorte de parallélépipède qui s'achève avec un patatoïde plus ou moins maitrisé.

Peindre cet unique caractère m'a demandé une concentration et une énergie incroyable pour un résultat, je dois l'avouer, assez piteux. J'ai compris qu'il me faudrait des dizaines d'heures, en étant optimiste, avant d'arriver à obtenir quelque chose qui puisse être qualifié sans honte de « calligraphie ».
Voilà qui rend cet art encore plus admirable et impressionnant !

Si vous voulez essayer, toutes les informations sont disponibles sur le site de Quartier Japon. Le cours de deux heures est à un tarif très abordable (26 euros pour les adultes). Même si, comme moi, vous n'avez pas le courage de vous lancer dans cette activité, je vous recommande vivement de tenter l'expérience. Elle permet, en appréhendant la calligraphie avec son corps, de mieux l'apprécier. Je serai curieuse d'avoir vos impressions !

31 janvier 2020

#03 Fêlure


Elle a acheté une tasse couleur mousse des forêts, en céramique fine, fabriquée à la main, pour y boire du thé. Chaque année, place St Sulpice se tient sous des barnums ouverts, un salon d'artisanat d'art où des céramistes donnent à admirer leur travail aux chalands. Des arts de la tables à des œuvres contemporaines abstraites. Styles et techniques se côtoient dans un camaïeux d'ocre, de gris, de bruns, de cendre et parfois, avec quelques pointes de couleurs. Elle essaye de s'y rendre à chaque fois, par curiosité et par goût pour ce miracle de terre, d'eau et de feu qui s'incarne dans un objet utile ou superflu, souvent avec une force vive qu'elle perçoit du bout de l'index timide, lorsqu'elle ose caresser sa surface.

C'est la vivacité joyeuses des tasses qui l'avait arrêté à ce stand. D'abord, elle en avait choisit pour lui, une pièce incroyable de porcelaine. À l'intérieur, un vert d'eau émaillé, à l'extérieur, une blancheur immaculée rabotée, limée, pour laisser paraître en motifs ovales la couche cachée d'un rouge profond. L’artisane lui a expliqué la de fabrication, le processus assez long de cuissons multiples et le lent polissage pour faire jaillir la couleur. Le résultat était surprenant, un objet onéreux mais unique, original, à la fois simple et complexe dans sa fantaisie. Le comptoir et les étagères débordaient de merveilles mais une tasse particulière a accroché son regard, la tasse aux mousses. Son dévolu jeté, plus d'hésitation possible. L'imparfaite répartition de la teinte, sa profondeur, l'extrême finesse de la matière, le toucher avec une légère rugosité. Elle pouvait déjà sentir le contact sur ses lèvres, sa chaleur, son poids une fois pleine. 
Une tasse pour elle

Au moment d'emballer le précieux achat, la céramiste a tapé doucement contre la paroi en la tenant proche de son oreille. Le son lui a confié un présage :
— Hum, j'ai un doute sur celle-ci. Vous n'en voulez pas une autre ?
Elle l'a regardé étonné et a secoué la tête. Non, elle désirait celle-ci, aucune autre.
— Il y a peut-être une malfaçon, si jamais vous avez un souci, n'hésitez pas à passer à l'atelier, je vous la changerai.
Mais non, elle n'en voulait pas d'autre, car parfois les objets nous choisissent pour raconter ensemble un bout d'histoire.

L'été est passé.
Dans la tasse aux mousses, du thé, sous le soleil de la terrasse, donnait un peu de la fraîcheur des forets à la touffeur de la ville. Lentement, la théine a fait son œuvre. Révélée par les bruns imprégnés, la fêlure est apparu.
Au fil des semaines, elle regarde la ligne s’assombrir et marquer la vulnérabilité, chaque jour un peu plus franche, alors que le breuvage œuvre dans l'interstice. Elle pourrait contacter la céramiste qui alors lui changerait la tasse. De la pulpe du doigt, elle effleure l'imperfection, mais le toucher ne révèle pas la cassure en devenir. Elle s'angoisse du moindre choc contre la porcelaine de l'évier lorsqu’elle la lave, lorsqu'elle la manipule et la pose un peu sèchement sur le verre de la table, le bois de son bureau ou le granit du plan de travail. Ces matériaux deviennent des dangers potentiels, des ennemis.
Pourtant, elle ne se résout pas à téléphoner à l'artisane.

L'automne est passé. À l'usage, la fêlure brunit et croit encore.
L'autre tasse, elle, continue sans peur de servir vaillante, entre les mains de l'homme, ignorante du risque qui pèse sur la fine peau de mousse de sa sœur, de plus en plus confinée au placard. Un peu de poussière s'amasse, sans dissimuler le défaut.

Un matin, dans la froide lueur hivernale, de nouveau, elle la sort et y verse avec précaution un thé Oolong brulant, un roux translucide égaie la mousse délaissée. Les lèvres maintenant sentent l'imperfection et perçoivent la rupture à venir. Est-ce trop tard pour contacter la céramiste ? Oui, plus de six mois maintenant. A-t-elle le courage de mettre au rebut l'objet en raison de son potentiel de perte ? Est-ce légitime d'en désirer un autre qui ne porterait pas ainsi les stigmatiques de sa mort prochaine, inscrite dans une ligne de faille.
Depuis l'étagère, l'autre tasse, blanche et rouge, reste impassible. 

Attendre la fin, après tout, c'est le lot de chacun. 
La vie est un risque en soi. Et si la tasse se brise, avec un peu de volonté et d'investissement, la réparation, le kintsugi, sera toujours une possibilité, un choix.

Alors, elle continue encore avec la tasse aux mousses des forêts.


10 janvier 2020

#02 Anticipation


Anticipation, un sous-genre de la SF mais aussi pour certains, un mode de vie.
L'anticipation a baigné mon enfance et mon adolescence. D'abord, il y a la fable de La fontaine de la cigale et de la fourmi, étudiée à l'école avec grand sérieux, qui préconise économie et modération en prévision des temps difficiles inéluctables, une morale enfoncée dans le crâne de plusieurs générations, à une époque où on pouvait encore croire à un avenir radieux. Et puis, il y a ma mère, infirmière, qui côtoyait en salle d'opération les accidents absurdes, les coups du sort tragiques et les simples conséquences d'une vie à se malmener la santé, souvent dans l'excès.
Anticiper est un mot que j'ai très jeune intégrée à mon langage, à ma façon d’appréhender le monde et à mon comportement.
Quant à la fin du collège, j'ai découvert les romans de SF, l'anticipation a pris une tournure encore plus angoissante et aussi plus passionnante, de la nourriture intellectuelle. Rares étaient les ouvrages qui, déjà à la fin des années 80, décrivaient des lendemains qui chantent. Si la poésie se nichait parfois entre leurs pages, l’absurdité des actions humaines court-termistes, leur bêtise, leur égoïsme et leur soif de pouvoir au mépris de la planète étaient des moteurs des récits très forts et des pistes de réflexions pour une ado paumée.

Il m'aura fallu plusieurs décennies pour comprendre à quel point l'anticipation était ancrée dans mon fonctionnement et à quel point elle était anxiogène et destructrice pour moi. Prévenir, s'adapter implique de vouloir influencer le cours des évènements, déployer des stratégies pour éviter les problèmes ou pour les confronter avec efficacité. Cela implique d'imaginer le pire comme le meilleur. Or, le cerveau humain tend à se concentrer sur le pire, sur le moche, l'hideux. Un mode de survie, une conséquence de notre évolution : la crainte du prédateur. Mais voilà bien quelques siècles que nous sommes devenus le prédateur le plus redoutable et le plus dangereux. Pourtant, on tend toujours à se souvenir des trucs négatifs, même quand ils sont avérés faux ou diffamatoires. On tend donc à imaginer le pire plutôt que le meilleur… Et certains mettent même tout en œuvre pour qu'il se produise, tant que leurs désirs immédiats sont assouvis.

Testé dans ma vie professionnelle et personnelle (un certains nombres de fois car je suis longue à la détente), anticiper conduit à s'infliger insomnie, mal de bide et un cortège sympathique de somatisations variées et créatives. Confronté à des situations où la seule issue est une crise ou le conflit, en être conscient ne permet pas toujours de l'éviter, et parfois, le savoir génère une crispation et une crainte qui va détériorer l'affaire.
Poser des sacs de sables limite à peine les dégâts du shrapnel. Par contre, poser des sacs de sable partout, tout le temps, épuise et génère un stress permanent. Déminer n'est pas une opération anodine.

J'ai passé l'âge de ses conneries.

Je suis consciente de mon impuissance, engluée dans une société, une civilisation même, qui bousille les écosystèmes, je ne peux essayer que de limiter la casse, et m'en protéger.
Me protéger ne passe plus par l’anticipation systématique, par la tentative souvent maladroite et ratée de modifier en permanence ma conduite et mon comportement en fonctions des stimulus extérieurs, sur lesquels je n'ai aucun contrôle.
Surtout quand la voix intériorisée de votre génitrice vous incite à toujours et encore anticiper le pire dans une situation donnée. Le plus drôle est qu'elle n'a jamais compris pourquoi j'aimais tant les bouquins de SF, considéré avec un dédain dubitatif comme une sous littérature.

Depuis que j'ai quitté la maison à 18 ans, les discussions avec ma mère commencent par une check-up de ma santé et de la liste de tous les praticiens que je dois visiter pour être certaine que tout va bien, tout le temps, suivi d'un point sur ma situation professionnelle anormale puisque je n'ai pas d'emploi dans une case définie, additionné du le reproche sur ma dépendance financière à La Moustache, qui implique un risque évident de me retrouver démunie en cas de séparation… Sa version de l'anticipation tient plus de la torture psychologique sous les meilleures intentions d'un amour débordant.
J'ai intériorisé cette voix qui m'incite à toujours et encore anticiper le pire dans une situation donnée et alors que j'essaie de m'en défaire, ma mère, elle, a pris du level.
Elle a atteint en vieillissant l'anticipation ultime : celle de sa mort. Elle a donc payé par avance ses obsèques et celles de mon père, tout est prévu, tout est prêt ; moi je n'ai qu'à retrouver le papier qu'elle m'a filé et téléphoner aux pompes funèbres le jour où elle passera l'arme à gauche. Espérons que la société ne fasse pas faillite d'ici là.

Moi, je ne contrôle pas grand-chose ici-bas et cette anticipation finale me laisse pantoise. Mais a priori, c'est un business juteux.

Anticiper implique trop de possibles, de connaissances, de raisonnements logiques, d’organisation et consomme beaucoup de potentiel créatif. Anticiper, c'est vivre suspendu entre les expériences passées et des futurs probables, souvent cataclysmiques, dans l'attente de la réponse à appliquer au scénario qui se sera l'heureux élu du hasard.
Anticiper ne laisse pas la place au présent d'exister, ne laisse pas la place au temps d'habiter le monde. Même si on le bousille, il y a tant de merveilles qui demandent juste à être regardées, touchées, écoutées, ressenties. Anticiper épuise, essouffle et nous remet à chaque échec, notre impuissance dans la figure. Accepter, vivre avec et profiter du présent dans son impalpable et fugace réalité m'apporte plus de sérénité et de joie que toutes les anticipations, même positives, que j'ai pu échafauder dans mon existence.

Alors, je laisse l’anticipation à ceux qui ont l'énergie et le caractère pour vivre avec ce trou noir d'angoisse et de terreur ; je laisse l'anticipation aux courageux qui continuent le combat pour échapper aux futures incendiaires et dévastateurs que les scientifiques envisagent. Je laisse l'anticipation à la littérature de SF que j'apprécie toujours autant, même si j'évite les textes de prospective trop désespérants.

Et vous, vous être du genre à anticiper ?

Source : Pourquoi on aime les mauvaises nouvelles :