18 mars 2020

#Signe



Les branches encore nues frémissent dans le vent de février. L’aneth se croit au printemps et une nouvelle fleur s’épanouit avec fierté, dominant à son pied la chrysanthème séchée. Les paroles techniques du couvreur se perdent dans les murmures des plantes qui cohabitent sur la terrasse. J’oublierai presque les grognements désapprobateurs et les claquements de lèvres qui ajoutent quelques zéros au devis déjà salé que l’homme calcule dans son crâne. Le zinc est mal posé. Regardez madame, c’est ni fait ni à faire, enfin, tout à refaire. Gloussement. Responsabilité, garantie décennale… blablabla… pas certain qu’on puisse intervenir… Parce que vous comprenez, si on touche au travail d’un autre – si tenté qu’on puisse appeler ça travail – après, c’est nous qui somme responsable…

Il pleut dans ma maison.
Pas des litres, mais juste assez pour sortir les bassines dès que les nuages s’amoncellent. À Paris, en fin d’hiver, ils s’amoncellent souvent.
Le type déblatère et j’ignore son jargon. Dans d’autres circonstances, je me réjouirai de ce champ lexical à découvrir. Je l’observe crapahuter sur l’escarbot. Il rechigne à monter sur le toit et se contente de la vue depuis la dernière marche, sans fouler le zinc mal posé. Il bidouille la gouttière, tord le métal, me désigne les soudures d’un air affligé et glisse sa main sous le revêtement. Hum, ça ne va pas tout, il y a de la condensation. C’est posé directement sur l’isolant. Faut tout enlever. Tout. Jamais on ne fait ça madame, jamais.
Le soleil chauffe les pannes de bois de la terrasse, le vent faibli. J’en oublierai presque la saison. Je contemple mes pots vides et mes boutures de pélargonium serrées. Elles seraient mieux sur la fenêtre du premier où elles pourraient s’épanouir en cascade fleurie. Cette pluie-là ne risque pas de ruiner mon plafond. 

Un claquement. En face, à quelques dizaines de mètres, sur une autre terrasse, une silhouette à la tignasse frisée sort prendre l’air. Jean noir, botte, blouson en jean avec dans le dos un logo brodé. Malgré la distance et ma vue médiocre, je reconnais la forme. Mon adolescence résumée en quelques lignes brisées. Metallica. Elle lève le bras en un salut timide et je devine une esquisse de sourire.
Un simple échange de sourire par-delà le vide entre nos immeubles, le mien, petit bâtiment au fond d’une petite impasse, le sien, haut et grand qui domine, dans une rue perpendiculaire. Le son porte. Le laïus alarmant de l’entrepreneur doit lui parvenir, incompréhensible charabia. Elle allume une clope. Je crois que c’est une fille. Une métaleuse. Il ne me semble pas l’avoir déjà vu sur cette terrasse aussi nue de les branches des érables, qui ne dispose d’aucun mobilier, pas une plante, juste du béton maculé de trainées grisâtres et avec une séparation en verre dépoli de crasse. Pas de vie. Pas de discussion animées. Du béton, un sourire et ce salut. Une chevelure permanentée et des vêtements d’un autre siècle. 

Un souvenir.

Un bus, une île et une autre chevelure frisée, un autre blouson orné d’écusson à l’effigie d’un groupe de métal. Une faction de seconde pour saisir appartenance à une même tribu.
J’ai quatorze ou quinze ans. Je subis les joies du voyage organisée par le CE de mon père lors d’un circuit en Irlande qui me confirmera deux choses dont je me doutais. Je voue un amour aux iles aussi grand que ma haine à tous les trucs en groupes « organisés ». J’ai ma chambre, séparée de mes parents et les activités obligatoires avec les autres sont limitées. C’est déjà trop. Trop de contacts superficiels, trop de planning, de mondanité. Les moments enfermés dans le bus, sur ces routes bousillées de l’Irlande, deviennent des bulles de tranquillité, alors que je suis totalement défoncée par la Nautamine.
Au fond du bus déserté, nous sommes deux, installés stratégiquement le plus loin possible de la guide. Son micro ne porte pas jusque-là. Il y a moi. Le médoc atténue les nausées, mais je suis aussi réactive que les pierres sèches amassées sur le bord de la route qui délimite des pâtures. Et puis, il y a le garçon. Il doit avoir dix-sept ou dix-huit ans. Un visage au trait grossier, marqué par les remodelages ingrats de l’adolescence, qu’il tente de dissimuler sous ses boucles denses retenues par le casque de son walkman avec les écouteurs à la mousse orange. Il se tient la tête toujours légèrement baissée. Et surtout, il y a son blouson. Cette affirmation. De la musique cousue, violente imprécision du fil sur la toile rêche. Revendication ferme. 

A l’époque, j’écoute le rock et la pop qui passe à la radio, surtout Nrj. Le top 50 à la TV. Ma culture musicale se limite à ce qui passe. Je sais juste que je déteste Joe Dassin, l’opéra et le Rap. Même si j’apprécie MC Solar. J’ai une radio avec double cassette qui me permet de faire des copies et surtout des mix-tapes de ce que je chope à la volée sur les ondes. J’écoute les grésillements qui s’échappent par le casque du garçon. Moi aussi, j’ai mon walkman sur mes oreilles. Peut-être du Dire Strait ou du Phil Colins. Ou même du Billy Idol. Je ne sais plus. Les sons de cet autre casque m’attirent irrésistiblement. Ils accompagnent les cahots du bus, la buée sur la vitre, les moutons sur la lande. La solitude implacable des quinze ans. Pas raccord.
Je n’ose pas lui parler. J’écoute, fascinée, ces fragments hachés d’une musique que je sais faite pour moi, même si je n’ose l’écouter. C’est instinctif.
À la fin du voyage, sans que je me souvienne bien comment, il m’a prêté son casque. On a échangé nos musiques. L’expression balbutiante d’une possibilité.

Sur l’autre terrasse, la fille termine sa clope et rentre.
Il ne me reste que le souvenir de son geste et l’image persistante d’un logo accroché sur un dos avec la coulée de boucles sauvages. Le couvreur continue de déblatérer et son intention est claire : il ne veut pas s’occuper de ce chantier. Trop de problèmes potentiels. Je puise dans mes ressources, parce qu’à quarante ans bien tapé, certaines interactions humaines me sont toujours aussi pénibles et couteuses. Je pense à ce signe de la main et à la chanson de Goldman. Je pense aux révolutions silencieuses et à celles fracassantes. Je pense à la pluie au plafond.
L’important, c’est pas le zinc, mais l’île, la brume et les moutons.

12 mars 2020

Sinon, mon premier bouquin est publié



Ceux qui me suivent vaguement sur les réseaux sociaux auront eu l’information, j’ai sorti il y a peu un court roman Jane Austen contre le loup-garou. Il fait partie d’une série intitulée la Ligue des écrivaines extraordinaires, édité par Les Saisons de l’étrange. Le concept proposé est simple, efficace et fun : confronter une écrivaine talentueuse et reconnue, à un monstre mythique. Plusieurs autrices ont été contactées, dont moi. Je précise que les autres ont quand même nettement plus de bouteille. J’ai eu la chance de pouvoir choisir Jane Austen, que j’affectionne beaucoup.

Durant presque un an, j’ai planché sur cette histoire.
J’ai maintenant l’objet entre les pattes, et je n’en reviens toujours pas.
D’abord, il y a la couverture de Melchior Ascaride, graphiste bien connu des amateurs de littérature de l’imaginaire pour son travail très reconnaissable, élégant et esthétique. Ensuite il y a le contenu - que je n’ai pas relu - à la fois proche de moi par la thématique sous-jacente et le traitement que j’ai choisie et aussi, très éloigné par le genre et la forme.




Je n’avais jamais écrit de pulp et je suis pas certaine d’avoir rempli le contrat sur ce point, étant toujours incapable de définir ce dont il s’agit, même une fois le texte achevé. Cette expérience a été un défi incroyable. Sortir autant de ma zone de confort et me frotter à une écriture différente de mes habitudes m’aura appris énormément. Ma difficulté à répondre aux contraintes de la commande a été très formatrice et probablement pénible pour ma directrice de collection. Doutes et dérapages de vie perso ont contribué à rendre le travail douloureux et laborieux. Or je fais partie des personnes qui ont besoin d’être bien pour écrire, sinon je tombe une écriture thérapeutique, peu compatible, à mon avis avec la fiction. Là, je n’avais d’autres choix que de rendre le boulot. Et, c’est probablement le boulot qui m’aura évité de sombrer.

Je ne mesure pas encore bien l’impact que ce premier bouquin aura sur mon activité.

Je tâche de reprendre pied ici, sur le blog. Je sais, it’s so 2000. Qui tient encore un blog de nos jours ?! 

Chercher l'intrus !

Mais je persiste, pourtant malgré les mois de silences et les moments de découragement, les envies de repartir à zéro. Avoir écrit une fiction de commande, être aller jusqu’au bout, avoir l’objet entre mes paluches, est une grande satisfaction. Cela m’a aussi rappelé à quel point s’exprimer en toute liberté (minus l’auto-censure) apporte de la joie. J’ai pu mesurer la dimension vertueuse mais aussi inhibitrice des contraintes. Certains mènent de front des activités journalistiques en parallèle à un travail d’écriture personnel et je les admire pour cette capacité à cloisonner. J’en suis incapable. D’autres tiennent un blog d’écrivain où ils dispensent des conseils voire propose des accompagnements. Et ils le font très bien. Pas besoin d’ajouter de pierre à cet édifice.

Je continue donc mon chemin. Actuellement, je fignole un texte en vue de le soumettre pour les Mazarine book day. Si l’événement est annulé, les inscrits peuvent cependant participer par mail. Écrire et être lu (ici ou ailleurs), reste mon objectif.

Pour en savoir sur Jane Austen contre le loup-garou :
- Pour l’acheter (wé ! Des sous sous dans la po-poche)
- Deux entretiens où je cause du texte, chez Chut... maman lit et chez Les histoires de Lullaby


21 février 2020

Initiation à la calligraphie japonaise, shodô : retour sur expérience.

Résultats peu glorieux d'une initiation réussie !


Pour la première fois, j'ai participé à un cours de calligraphie avec l'association Quartier Japon. Il s'agissait d'un cadeau (merci Aristophanis) ; seule je ne suis par certaine que j'aurai pris l'initiative de m'inscrire. La discipline demandée par la calligraphie me rebute. Sans cette opportunité, je n'aurai pas vécu cette expérience enrichissante !

J'avoue, je m'attendais à une initiation un peu bateau, le genre de truc sympa où tu passes un moment agréable puis tu repars avec ta feuille exhibée fièrement, et au bout du compte, tu apprends assez peu.
Ah, les préjugés !
Non seulement le professeur, Hideki Kawasaki, s'est avéré pédagogue mais aussi très honnête, dissipant les illusions de grandeurs artistiques, souvent « vendues » aux amateurs de culture japonaise au rabais. Le cours accueillait des personnes de niveaux disparates dont des novices absolues (moi) sans que cela soit problématique, au contraire.
Je n'avais jamais tenu un pinceau pour de la calligraphie, cependant j'avais testé le sumi-e (peinture à l'encre de chine avec beaucoup d'eau) et j'avais assisté à des démonstrations de calligraphe japonaise lors de happenings parfois impressionnants. Il suffit de regarder des vidéos pour être touché par la fluidité et l'agilité du geste. Son apparente facilité masque des années d'étude et d'effort. Les arts et artisanats japonais présentent souvent une simplicité et rapidité d’exécution trompeuse. La virtuosité du geste s'acquière par une vie d'apprentissage qu'on oublie aisément lorsqu'on est spectateur, un peu comme lors d'une représentation de danse classique.

Participer à ce cours m'a permis appréhender la réalité de la calligraphie.
Je n'avais pas conscience avant de l'expérimenter, de sa dimension physique. Comme tout acte de peinture, elle génère une connexion particulière entre le cerveau et la main. Elle demande de réfléchir, de se servir de sa main, comme l'écriture, mais aussi de son poignet, de son bras, de son épaule et de l'autre main, pour se stabiliser. La calligraphie, à la différence de notre écriture, sollicite le corps dans sa globalité. Le pinceau se tient à la perpendiculaire de la feuille de papier, et plutôt en hauteur, sans trop serrer, avec souplesse. Le bras n'est donc pas posé mais en suspend. Ça fait bosser les biscottos (qui n'ont pas l'habitude) ! L'équilibre et vient de l'autre main, posée à plat, et de tout le reste du corps.



Le pinceau, étonnamment rigide et très fourni, doit être écrasé dans l'encre pour être parfaitement imbibé, puis il faut l’égoutter avec soin. Il s'agit d'un pinceau rond mais non biseauté, la pointe s’obtient en l’essuyant doucement sur le récipient. Pour le cours, il s'agissait de plastique et non d'une pierre à encre, onéreuse, mais dont le poids garantit qu'elle ne vadrouille pas lors des manipulations. Quant à la feuille, du papier journal absorbant parfait pour les exercices, elle doit être lestée. Nous avons travailler à partir d'encre de chine déjà liquide alors que la calligraphie traditionnelle se fait avec des bâtons secs. Les pigments adhèrent grâce à de la colle animale. L'encre s'obtient en mettant un peu d'eau dans la pierre à encre et en frottant doucement le bâton. Sa particularité est la grande profondeur de son noir, très couvrant, qui colore tout ce qu'il touche. Voilà pourquoi le professeur était drapé de nuit. Le noir c'est classe. Moins quand il s'agit d'une grosse tâche sur sa chemise.

Une fois en position, je me lance
Pour arriver à un trait qui ne tremble pas - les miens me font redouter d'être atteinte d'un Parkinson soudain - il faut à la fois contrôler son mouvement et lâcher prise sur sa crispation. Le geste doit être précis, direct, à la bonne vitesse, ni précipité, ni trop lent. Et je comprends pourquoi la répétition est nécessaire. Elle seule peut apporter la justesse et la souplesse après des centaines voire des milliers de fois, à tracer sans se lasser les kanji, les caractères japonais. Avant d'improviser, avant d’acquérir un style personnel, il faut apprivoiser et intégrer le tracé orthodoxe, qu'il devienne naturel, instinctif. 


Cet apprentissage nous ramène au long labeur de l'enfance lorsque nous couvrions les lignes de nos cahier d'un alphabet hésitant. Nos 26 minuscules et majuscules font pale figure face au 1945 kanji officiels à connaître (et à tous les autres !). Heureusement, il y a quand même quelques règles (avec leurs exceptions). 

Ichi !


Après avoir fait des exercices divers de tracé de lignes, verticales, horizontales, courbes, voilà venu le temps de calligraphie le plus simple des kanji, ichi. Caractère qui signifie le chiffre un, et qui ressemble à un tiret cadratin, on le retrouve dans la majorité des autres kanji. Il s'agit donc de la base incontournable.
Il faut d'abord poser le pinceau sur la feuille de façon à obtenir un début de trait qui soit oblique, à 45°. Cette orientation des poils sur le papier doit être conservée durant tout le tracé du « tiret ». Le mouvement s’interrompt lors qu'on s'approche de la fin et là, ça se corse. Il faut faire un « petit pas », une sorte de point qui implique de soulever puis reposer le pinceau. Ensuite, on revient légèrement en arrière afin d'orner le trait jusqu'alors censément horizontal d'un léger monticule sur le haut. La ligne du bas, elle, ne doit pas descendre mais rester bien droite. Le résultat attendu est donc une sorte de parallélépipède qui s'achève avec un patatoïde plus ou moins maitrisé.

Peindre cet unique caractère m'a demandé une concentration et une énergie incroyable pour un résultat, je dois l'avouer, assez piteux. J'ai compris qu'il me faudrait des dizaines d'heures, en étant optimiste, avant d'arriver à obtenir quelque chose qui puisse être qualifié sans honte de « calligraphie ».
Voilà qui rend cet art encore plus admirable et impressionnant !

Si vous voulez essayer, toutes les informations sont disponibles sur le site de Quartier Japon. Le cours de deux heures est à un tarif très abordable (26 euros pour les adultes). Même si, comme moi, vous n'avez pas le courage de vous lancer dans cette activité, je vous recommande vivement de tenter l'expérience. Elle permet, en appréhendant la calligraphie avec son corps, de mieux l'apprécier. Je serai curieuse d'avoir vos impressions !

31 janvier 2020

#03 Fêlure


Elle a acheté une tasse couleur mousse des forêts, en céramique fine, fabriquée à la main, pour y boire du thé. Chaque année, place St Sulpice se tient sous des barnums ouverts, un salon d'artisanat d'art où des céramistes donnent à admirer leur travail aux chalands. Des arts de la tables à des œuvres contemporaines abstraites. Styles et techniques se côtoient dans un camaïeux d'ocre, de gris, de bruns, de cendre et parfois, avec quelques pointes de couleurs. Elle essaye de s'y rendre à chaque fois, par curiosité et par goût pour ce miracle de terre, d'eau et de feu qui s'incarne dans un objet utile ou superflu, souvent avec une force vive qu'elle perçoit du bout de l'index timide, lorsqu'elle ose caresser sa surface.

C'est la vivacité joyeuses des tasses qui l'avait arrêté à ce stand. D'abord, elle en avait choisit pour lui, une pièce incroyable de porcelaine. À l'intérieur, un vert d'eau émaillé, à l'extérieur, une blancheur immaculée rabotée, limée, pour laisser paraître en motifs ovales la couche cachée d'un rouge profond. L’artisane lui a expliqué la de fabrication, le processus assez long de cuissons multiples et le lent polissage pour faire jaillir la couleur. Le résultat était surprenant, un objet onéreux mais unique, original, à la fois simple et complexe dans sa fantaisie. Le comptoir et les étagères débordaient de merveilles mais une tasse particulière a accroché son regard, la tasse aux mousses. Son dévolu jeté, plus d'hésitation possible. L'imparfaite répartition de la teinte, sa profondeur, l'extrême finesse de la matière, le toucher avec une légère rugosité. Elle pouvait déjà sentir le contact sur ses lèvres, sa chaleur, son poids une fois pleine. 
Une tasse pour elle

Au moment d'emballer le précieux achat, la céramiste a tapé doucement contre la paroi en la tenant proche de son oreille. Le son lui a confié un présage :
— Hum, j'ai un doute sur celle-ci. Vous n'en voulez pas une autre ?
Elle l'a regardé étonné et a secoué la tête. Non, elle désirait celle-ci, aucune autre.
— Il y a peut-être une malfaçon, si jamais vous avez un souci, n'hésitez pas à passer à l'atelier, je vous la changerai.
Mais non, elle n'en voulait pas d'autre, car parfois les objets nous choisissent pour raconter ensemble un bout d'histoire.

L'été est passé.
Dans la tasse aux mousses, du thé, sous le soleil de la terrasse, donnait un peu de la fraîcheur des forets à la touffeur de la ville. Lentement, la théine a fait son œuvre. Révélée par les bruns imprégnés, la fêlure est apparu.
Au fil des semaines, elle regarde la ligne s’assombrir et marquer la vulnérabilité, chaque jour un peu plus franche, alors que le breuvage œuvre dans l'interstice. Elle pourrait contacter la céramiste qui alors lui changerait la tasse. De la pulpe du doigt, elle effleure l'imperfection, mais le toucher ne révèle pas la cassure en devenir. Elle s'angoisse du moindre choc contre la porcelaine de l'évier lorsqu’elle la lave, lorsqu'elle la manipule et la pose un peu sèchement sur le verre de la table, le bois de son bureau ou le granit du plan de travail. Ces matériaux deviennent des dangers potentiels, des ennemis.
Pourtant, elle ne se résout pas à téléphoner à l'artisane.

L'automne est passé. À l'usage, la fêlure brunit et croit encore.
L'autre tasse, elle, continue sans peur de servir vaillante, entre les mains de l'homme, ignorante du risque qui pèse sur la fine peau de mousse de sa sœur, de plus en plus confinée au placard. Un peu de poussière s'amasse, sans dissimuler le défaut.

Un matin, dans la froide lueur hivernale, de nouveau, elle la sort et y verse avec précaution un thé Oolong brulant, un roux translucide égaie la mousse délaissée. Les lèvres maintenant sentent l'imperfection et perçoivent la rupture à venir. Est-ce trop tard pour contacter la céramiste ? Oui, plus de six mois maintenant. A-t-elle le courage de mettre au rebut l'objet en raison de son potentiel de perte ? Est-ce légitime d'en désirer un autre qui ne porterait pas ainsi les stigmatiques de sa mort prochaine, inscrite dans une ligne de faille.
Depuis l'étagère, l'autre tasse, blanche et rouge, reste impassible. 

Attendre la fin, après tout, c'est le lot de chacun. 
La vie est un risque en soi. Et si la tasse se brise, avec un peu de volonté et d'investissement, la réparation, le kintsugi, sera toujours une possibilité, un choix.

Alors, elle continue encore avec la tasse aux mousses des forêts.


10 janvier 2020

#02 Anticipation


Anticipation, un sous-genre de la SF mais aussi pour certains, un mode de vie.
L'anticipation a baigné mon enfance et mon adolescence. D'abord, il y a la fable de La fontaine de la cigale et de la fourmi, étudiée à l'école avec grand sérieux, qui préconise économie et modération en prévision des temps difficiles inéluctables, une morale enfoncée dans le crâne de plusieurs générations, à une époque où on pouvait encore croire à un avenir radieux. Et puis, il y a ma mère, infirmière, qui côtoyait en salle d'opération les accidents absurdes, les coups du sort tragiques et les simples conséquences d'une vie à se malmener la santé, souvent dans l'excès.
Anticiper est un mot que j'ai très jeune intégrée à mon langage, à ma façon d’appréhender le monde et à mon comportement.
Quant à la fin du collège, j'ai découvert les romans de SF, l'anticipation a pris une tournure encore plus angoissante et aussi plus passionnante, de la nourriture intellectuelle. Rares étaient les ouvrages qui, déjà à la fin des années 80, décrivaient des lendemains qui chantent. Si la poésie se nichait parfois entre leurs pages, l’absurdité des actions humaines court-termistes, leur bêtise, leur égoïsme et leur soif de pouvoir au mépris de la planète étaient des moteurs des récits très forts et des pistes de réflexions pour une ado paumée.

Il m'aura fallu plusieurs décennies pour comprendre à quel point l'anticipation était ancrée dans mon fonctionnement et à quel point elle était anxiogène et destructrice pour moi. Prévenir, s'adapter implique de vouloir influencer le cours des évènements, déployer des stratégies pour éviter les problèmes ou pour les confronter avec efficacité. Cela implique d'imaginer le pire comme le meilleur. Or, le cerveau humain tend à se concentrer sur le pire, sur le moche, l'hideux. Un mode de survie, une conséquence de notre évolution : la crainte du prédateur. Mais voilà bien quelques siècles que nous sommes devenus le prédateur le plus redoutable et le plus dangereux. Pourtant, on tend toujours à se souvenir des trucs négatifs, même quand ils sont avérés faux ou diffamatoires. On tend donc à imaginer le pire plutôt que le meilleur… Et certains mettent même tout en œuvre pour qu'il se produise, tant que leurs désirs immédiats sont assouvis.

Testé dans ma vie professionnelle et personnelle (un certains nombres de fois car je suis longue à la détente), anticiper conduit à s'infliger insomnie, mal de bide et un cortège sympathique de somatisations variées et créatives. Confronté à des situations où la seule issue est une crise ou le conflit, en être conscient ne permet pas toujours de l'éviter, et parfois, le savoir génère une crispation et une crainte qui va détériorer l'affaire.
Poser des sacs de sables limite à peine les dégâts du shrapnel. Par contre, poser des sacs de sable partout, tout le temps, épuise et génère un stress permanent. Déminer n'est pas une opération anodine.

J'ai passé l'âge de ses conneries.

Je suis consciente de mon impuissance, engluée dans une société, une civilisation même, qui bousille les écosystèmes, je ne peux essayer que de limiter la casse, et m'en protéger.
Me protéger ne passe plus par l’anticipation systématique, par la tentative souvent maladroite et ratée de modifier en permanence ma conduite et mon comportement en fonctions des stimulus extérieurs, sur lesquels je n'ai aucun contrôle.
Surtout quand la voix intériorisée de votre génitrice vous incite à toujours et encore anticiper le pire dans une situation donnée. Le plus drôle est qu'elle n'a jamais compris pourquoi j'aimais tant les bouquins de SF, considéré avec un dédain dubitatif comme une sous littérature.

Depuis que j'ai quitté la maison à 18 ans, les discussions avec ma mère commencent par une check-up de ma santé et de la liste de tous les praticiens que je dois visiter pour être certaine que tout va bien, tout le temps, suivi d'un point sur ma situation professionnelle anormale puisque je n'ai pas d'emploi dans une case définie, additionné du le reproche sur ma dépendance financière à La Moustache, qui implique un risque évident de me retrouver démunie en cas de séparation… Sa version de l'anticipation tient plus de la torture psychologique sous les meilleures intentions d'un amour débordant.
J'ai intériorisé cette voix qui m'incite à toujours et encore anticiper le pire dans une situation donnée et alors que j'essaie de m'en défaire, ma mère, elle, a pris du level.
Elle a atteint en vieillissant l'anticipation ultime : celle de sa mort. Elle a donc payé par avance ses obsèques et celles de mon père, tout est prévu, tout est prêt ; moi je n'ai qu'à retrouver le papier qu'elle m'a filé et téléphoner aux pompes funèbres le jour où elle passera l'arme à gauche. Espérons que la société ne fasse pas faillite d'ici là.

Moi, je ne contrôle pas grand-chose ici-bas et cette anticipation finale me laisse pantoise. Mais a priori, c'est un business juteux.

Anticiper implique trop de possibles, de connaissances, de raisonnements logiques, d’organisation et consomme beaucoup de potentiel créatif. Anticiper, c'est vivre suspendu entre les expériences passées et des futurs probables, souvent cataclysmiques, dans l'attente de la réponse à appliquer au scénario qui se sera l'heureux élu du hasard.
Anticiper ne laisse pas la place au présent d'exister, ne laisse pas la place au temps d'habiter le monde. Même si on le bousille, il y a tant de merveilles qui demandent juste à être regardées, touchées, écoutées, ressenties. Anticiper épuise, essouffle et nous remet à chaque échec, notre impuissance dans la figure. Accepter, vivre avec et profiter du présent dans son impalpable et fugace réalité m'apporte plus de sérénité et de joie que toutes les anticipations, même positives, que j'ai pu échafauder dans mon existence.

Alors, je laisse l’anticipation à ceux qui ont l'énergie et le caractère pour vivre avec ce trou noir d'angoisse et de terreur ; je laisse l'anticipation aux courageux qui continuent le combat pour échapper aux futures incendiaires et dévastateurs que les scientifiques envisagent. Je laisse l'anticipation à la littérature de SF que j'apprécie toujours autant, même si j'évite les textes de prospective trop désespérants.

Et vous, vous être du genre à anticiper ?

Source : Pourquoi on aime les mauvaises nouvelles :

1 janvier 2020

#01 Révolution, résolution


La Terre achève son tour de manège et les humains allègres, blasés ou juste dépassés, fêtent l'évènement à sa surface en s'agitant. Même si je ne souhaite pas faire le bilan de l'année qui s'achève, les cailloux sur lesquels j'ai buté, les flaques où je me suis noyée, me hantent comme autant d'échecs ridicules. Je leur tourne le dos, espérant que feindre le dédain dissipera leurs échos amers.


Le cahier entamé il y a un an est vide au deux tiers. Des pages et des pages lignées patientes et indifférentes à mes élucubrations. J'ai tout lâché en 2019. Lâché le cours de dessin, la photo, le rattrapage de mes lectures, les amis, les projets d'écritures perso, la marche, les expo… Seules quelques obligations et engagements ont phagocyté temps et plaisir au détriment de ma santé et pour la plus grande joie sauvage de mes angoisses avides.


Pour janvier, j'ai acheté un nouvel agenda, plus simple que le précédent. J'ai aussi rangé et vider un peu maison et bureau.

Et enfin, je rouvre le cahier avec comme intention de laisser retomber la poussière avant de m'élancer sur le chemin des mots. Si contrainte, je n'ai d'autre choix que de me lancer dans une tempête, je suis résolue à me protéger nez et bouche des scories irritants et parfois toxiques.





Résolution, révolution.

Deux retours à des états précédents et pourtant différents. Une boucle ou jamais on ne reviendrait sur nos pas car la route change constamment. Modifications subtiles ou radicales, la perte demeure, le soulagement aussi d'un oubli qui allège méthodiquement l'âme et les mémoires.


Arrêter de figer la douleur, de la graver à la plume sur la cellulose blanchie. Voilà peut-être mon unique résolution, par la négative, pour cette année nouvelle et cette nouvelle décennie.

Embrasser l'oubli. Affronter la tempête, profiter des accalmies, et oublier. Archiver sciemment dans une mémoire sélective, où telle une boîte aux trésors, je ne conserve que le brillant, le sacré, le doux et le fragile. J'accumule les coquillages rond et lisses, les graines mystérieuses séchées et pourtant toujours avec leur potentiel de vie, à l'abri, sous la coque, les bout d’écorces burinées et odorantes, les verres polis qui ont perdu leur transparence et racontent une vie d'usure contre leurs congénères de silice.

Embrasser mes lacunes, mes failles, ma faiblesse. Renoncer à être celle fantasmée. Accepter l'inadéquation profonde et cesser de s'efforcer de contenter le monde, la société, les parents, les amis et ce moi qui n'existe pas.



Révolution circulaire, solide, immuable, sans violence ni à-coup. Révolution mouvante dans l'axe invisible du temps, de incompréhensible miracle de l'existence. 365 jours d'écriture possible. Peut-être que cette fois, ce gros cahier sera rempli et achevé.

Révolution de l'inutile, de la vacuité d'une vie et pourtant, à chaque passage sur le plan de l’écliptique, une peinture évanescente colore quelques instants la réalité. Résolution de cette image, autant de points, d'individus qui composent cette immense fresque. Parfois serrés, jointifs où même superposés, parfois très éloignés. Elle couvre le monde et tend aux étoiles, et je la vois, de cet œil qui n'est pas un œil, conquérir les espaces inertes, gonfler et croitre, et dans son sillage, les points morts laissent un vide dans la trame. Autant de micro trous noirs. Persistance rétinienne. Ceux qui ne sont plus sont encore là. Sont notre avenir.


À vous qui suivez - ou non - mes délires cosmiques et approximatifs, je vous souhaite une décennie de vie. Cela me parait bien suffisant déjà pour occuper notre humanité vacillante.