21 mars 2016

Inari #2 [nouvelle]




Début de l'histoire à lire ici

La marche reprend. Tu serpentes. Tu grimpes.
Le sous-bois dense donne à la forêt des atours lugubres. Les troncs sombres et mousseux, le plip plic de gouttes qui ruissellent, tu es bien loin des futaies de feuillus ou des pinèdes sèches de ton pays. Ici, règnent les cèdres, les camphriers, les camélias, des plantes subtropicales dont tu ignores le nom, aux feuilles vernissées, gourmandes de pluie et de chaleur.
Ton cœur cogne dans ta poitrine sous l'effort. La température agrippe tes épaules et charge ton sac d'un poids incommensurable. Tu penses à ta vie, là-bas, dans ce pays où tu es né, où tu habites, aimes et tentes de faire avec ce qui ne dépend pas de toi. Le Japon te semble facile, pratique, les étrangers que tu y croisent épanouis, pourtant, ils restent des étrangers, des gaijin. À perpétuité. Ici, pas d'intégration, ta physionomie trahit toujours ton origine exogène. Les cadres sociaux et les règles ne sont pas moins contraignants, simplement, ils ne s'appliquent pas à toi, le voyageur venu en curieux.
Tu t’interroges sur ton quotidien, sur le retour à la normale quand le séjour s’achèvera.

Les torii luisants, flambants neufs cèdent peu à peu la place à des torii usés, rongés. Ils étaient au début avec un pied en un seul tenant, vermillon et noir, une ligne franche entre les deux couleurs. Ils étaient solides, ancrés fièrement dans la montagne. Ils deviennent fragiles, en deux parties. Le pilier orange s'enfiche maintenant dans un cylindre de bois tenu par cerclage de métal. Le tout est scellé dans le sol. La peinture s'est ternie : l'orange tâché de trainées marron, le noir moins profond. Pour certains, leur base est dévorée par la pourriture. Ils se dressent encore, tenant sur une jambe, l'autre gangrénée piteusement, menace de céder. Parfois même, le torii n'est plus. Dans le sol, des plots de béton vides. Seuls témoignent de sa présence passée cet espace nu et quelques dents de bois cassantes. Un généreux donateur pourra prendre la place et ériger de nouveau une arche rutilante.
Tu continues ton chemin.

Au détour d'une courbe, un ouvrier accroupi tâche de réparer l'un de ces poteaux vermoulus. Il a disposé près de lui des petites spirales vertes à la citronnelle pour repousser les insectes. Elles se consument lentement, le bout incandescent assorti à l'orange du chemin sacré. Tu le salues d'un hochement de tête, il baragouine quelques mots dans cette langue que tu comprends à peine. Peut-être que tu devrais toi aussi te balader avec une de ces spirales odorantes. Tes avant-bras te démangent. Tu résistes bravement à l'envie de te gratter.
Tu continues l'ascension, toujours plus haut ; tu passes plusieurs sanctuaires, tous déserts. Pas un pèlerin ni un moine. Quant aux touristes, ils ont depuis longtemps lâché l'affaire. Alors que la fatigue gagne tes jambes lourdes, tu entends un bruit étrange. Comme un crépitement. La pluie s'invite malicieusement. Pourtant, au sol, des flaques de soleil colorent l'humus odorant de leur or joyeux. Tu fixes l’enchevêtrement des branches au dessus de ta tête. La luminosité même tamisée ressemble à la promesse d'un ciel limpide. Tu ne discernes pas de nuage, pourtant, il pleut.
Bizarre.

Dans le lointain, le son timide d'une flûte ou d'un carillon. Peut-être même les pas d'une procession. Tu t'arrêtes, tends l'oreille. Ton cœur bat la chamade. La musique fantôme s'évanouit. Est-ce un bruissement du vent dans les feuilles ? Une illusion sonore, une réverbération sur les flancs du relief ?
Intrigué, tu continues ta route ; la pluie légère hésite, tombe un instant plus drue afin de renoncer rapidement et de se transformer en bruine délicate. Une caresse rafraîchissante sur tes joues rougies. Du sol chaud monte un rideau de brouillard en volutes diaphanes. Quelques rayons orphelins par une trouée font scintiller de minuscules arcs-en-ciel. Tu t'arrêtes pour observer les gouttes d'eau retenues par une toile araignée ; la tisseuse a accompli un chef d’œuvre éphémère, piège mortel de quelques moucherons. Hélas, pas un moustique n'agonise. Dans la sphère parfaite prisonnière de la soie, un univers se reflète, infini.
À moins que ce soit toi, observateur tranquille, qui ne soit enfermé.
De nouveau, d'étranges notes capturent ton attention. Cette fois, tu accélères la marche, décidé à découvrir la source de la mélodie. Elle provient de plus haut. Peut-être après cette bosse, peut-être après ce tournant. À moins qu'elle ne vienne des fourrés. Tu te faufiles entre deux torii, quittes le chemin et t'éloignes un peu.
Pas loin, juste quelques mètres.
Malgré tes chaussures de marche, le terrain glisse. Tu as croisé de nombreux rus chantants, descendant de la montagne. Ici l'eau est partout. De la terre jusqu'au ciel. Elle s'élève, elle tombe et elle flotte, comme exempte de pesanteur. Sous la symphonie de verts de la canopée, dans l'humidité ambiante, des rayons de soleil se dessinent. On se croirait sous la surface de l'océan.
Dans un autre monde. Un monde alliant la magie des domaines marin et forestier. Un monde vide d'humain et empli de vie. Un univers suspendu où champignons, insectes et plantes communiquent sans paroles, dans les intervalles entres les sons, dans la moiteur d'une atmosphère lavée, dans les parfums terreux et lourds d'un humus riche, dans les formes singulières des racines affleurantes, des touffes de mousses et de lichens qui habillent l’écorce de parures brillantes, dans l'absolue impermanence de cette île où les paradoxes s'animent, s'envolent, se dissolvent.



La musique devient lancinante, diffuse.
Elle parait émaner des troncs, des feuilles, des cailloux, de la lanterne de pierre posée là, en dehors du chemin, ou bien de cette statue de renard avec son petit bavoir rouge. Soudain, tu éprouves un besoin irrépressible de faire un don, un souhait pour la terre, un souhait pour la vie. Un souhait détaché des désirs du quotidien, détaché du bien-être matériel, du narcissisme et de la petitesse des envies de confort, de réussite. Tu es noyé par un besoin impérieux de communier avec ce qui t’entoure, cette nature sauvage, la terre sous tes pieds. Comme si l'instant devenait éternité.
Tu as l'impression d'être à la fois minuscule, insignifiant et infini. Tu poses la main sur l’écorce mouillée d'un arbre juste à portée. Le contact solide te rassure.
La musique enfle, gagne en rythme.
Tu discernes d'autres bruits. Des pas feutrés ? Ton souhait est là, au bout de langue, impossible à verbaliser, les mots t’échappent. Leur ribambelle invisible se perd dans les frondaisons, le crachin tiède, les couleurs vives, le jour qui s'obscurcit. Tu n'es que son, sensation. De l'eau dégouline sur ton visage. Une goutte fraîche s'écrase sur ta nuque, sur ton front, tes bras nus. Tu te retournes. Derrière toi, un rideau brouillé d'arbres dansant sous l'averse. Tu ne distingues plus le chemin, pourtant, tu sais de façon rationnelle qu'il est juste là.
À quelques dizaines de mètres tout au plus. Dans le flou.

Des lueurs vacillantes sillonnent la montagne. Peut-être des lanternes ondulantes dans la brise ? La pluie reprend, intense, concentrée même, dans sa volonté précise de nettoyer chaque arbre, chaque pierre, chaque brin d'herbe, d'imbiber tout l'espace. Pourtant, la musique raisonne encore avec une clarté presque fantastique. Trop pure. Dans ta poitrine, ton cœur rate un battement. Avec précaution, tu rebrousses chemin. Sur le sol spongieux, tu reconnais les empreinte des crampons de tes chaussures.
Enfin, tu discernes le vermillon des torii.
D'ici, ils apparaissent si serrés. Tu te demandes bien comment tu as fais pour quitter le sentier, tant ils se pressent les uns contres les autres dans une piètre tentative pour implanter une construction humaine au cœur de ce labyrinthe végétal. Les alentours s'assombrissent, signe d'un orage probable qui se pointe. Une lumière douce s'échappe par les interstices entres les piliers. Elle descend l'escalier, sautillante, degré par degré. Tu sais, dans ton âme, dans tes tripes que la musique l'accompagne. La pluie doucement s'atténue et tu crois discerner des silhouettes dansantes. Le froissement d'un kimono blanc. Le rouge des obi. Tu songes aux vêtements des miko, ces jeunes femmes qui tiennent les boutiques du sanctuaire, en contre-bas. Mais ces silhouettes bondissantes ont la démarche légère, trop légère. Un profil allongé, des yeux d’obsidienne.
Un museau effilé, des moustaches.
Le profil gracieux d'un kitsune, un renard.
La pluie se dissipe et finit pas s'en aller.

Suite et fin à lire ici

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Marianne