Salon d'art contemporain de Montrouge : top 5 subjectif !



Pour les 60 ans du salon de Montrouge , la sélection des artistes présentée cette année est de très haute volée, tant par la qualité technique, l'esthétique, les propos mais aussi l'originalité. J'ai eu la chance de visiter le lieu en semaine un jour très calme afin de profiter pleinement des œuvres. Chaque année, ce salon donne les tendances de l'art contemporain et permet au grand public de s'initier et de découvrir. L'entrée est libre et, pour chaque artiste, une biographie et une explication succinate de son travail aide les visiteurs à comprendre sa démarche.

Cette année, j'ai été séduite par de nombreux travaux. Voici cinq personnes qui m'ont émues, séduites ou faire rire.

Marion Catusse et son étrangeté organique
 


Yun-Jung Song et sa fragilité poétique
http://www.yunjungsong.com




Marion Benard et son monde ré-imaginé
http://www.marion-benard.fr




Fleuryfontaine et ses visions futuristes
http://fleuryfontaine.fr




Mathieu Roquigny qui met l'absurde au service du rire
http://www.mathieuroquigny.com



Pour en savoir plus, le site du salon : http://www.salondemontrouge.fr
Article sur le salon de Montrouge 2013 :
- présentation générale : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/05/art-contemporain-les-nouvelles.html
- mes chouchous : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/06/art-contemporain-mes-chouchous-du-salon.html


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"L'homme montagne" : les voyages forment la jeunesse...


Pour son dernier voyage, Grand-père refuse d'être accompagné. Les montagnes qui poussent sur son dos sont devenues bien lourdes et il ne pourra pas aider son petit-fils s'il marche à ses côtés. Alors, l'enfant décide de partir seul à la recherche du vent afin qu'il pousse le vieil homme et qu'ils puissent accomplir tous ensembles cette dernière aventure.

Quête initiatique des sommets


L'homme montagne est une BD jeunesse scénarisée par Séverine Gauthier et magnifiquement illustrée par Amélie Fléchais.

Sur un sentier escarpé, un petit bout d'homme part, avec son énorme sac à dos. Il recherche la plus haute des montagnes, d'où souffle sans relâche le plus costaud des vents. En chemin, il croisera un arbre, des cailloux, des bouquetins... Chaque rencontre est prétexte à des dialogue délicieux de naïveté et de fraicheur. Derrière les questions innocentes se dissimulent une réflexion profonde sur l'existence : d'où vient-on et où allons nous ? Pourquoi ?

Le garçonnet découvre l'altérité, la différence et s’interroge sur lui-même. Jamais il ne perd l'objectif de son voyage, pourtant, peu à peu, il évolue et tout en douceur, grandit.



Les illustrations d'Amélie Fléchais sont à couper le souffle. Le trait est pur, direct, rond et doux. La mise en couleur opte pour une gamme automnale, travaillée tout en nuance avec une impression d’évanescence. Amélie joue avec un équilibre subtil : pas de ton violent et pourtant, pas non plus de pastel. Le rendu est magique : une montagne où la nature est rude sans être hostile. Elle dessine l'invisible et colore le vent avec le même mystère que l’excellent animé Windy Tales.
Les choix graphiques sont judicieux et même audacieux quand elle représente l'esprit de l'arbre comme une créature avec une tête de gros hiboux et un corps qui rappelle un boa de plume. La collaboration entre les deux artistes fonctionne parfaitement !

Rencontre avec l'esprit de l'arbre

Collision fortuite avec des cailloux !

 

Les épreuves de la vie


Cette histoire merveilleuse et touchante nous raconte le parcours initiatique d'un enfant qui, par le voyage et les rencontres fortuites gagnera en maturité et richesse intérieure. Ce livre m'a simplement bouleversé. Avec des mots simples, un ton juste, poétique et doux, l'enfant découvre que certains chemins ne peuvent être parcouru que si on accepte d'être soutenu, et que d'autres, au contraire, demande la solitude.

Un conte métaphorique sur l'enfance et la nécessité de grandir, et aussi sur la finalité de la vie. Parfois, le courage et l'obstination ne suffisent pas pour contrer l'inéluctable. Cependant, malgré une fin douce amère, le message du livre est résolument positif.

J'ajouterai d'ailleurs que j'ai adoré le parti-pris narratif d'un conte sans adversaire et sans « méchant ». Le voyage de l'enfant qui gravit la montagne contient assez de danger et de risque sans ajouter de tension superflue ! J'ai aussi particulièrement apprécier la bienveillance des rencontres, cela change des mises en garde habituelle, hélas tristement justifiée, sur les prédateurs du quotidien. L'homme montagne est un livre rare, un trésor d'amour qui fait du bien et s'adresse tant aux enfants qu'aux adultes.


Une ascension dangereuse

Une aide inattendue !


Liens divers :
- Le début de l'album à lire sur bdgest : http://www.bdgest.com/preview-1670-BD-homme-montagne-l-recit-complet.html

- Article sur Le petit Loup rouge d’Amélie Fléchais : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2014/07/le-petit-loup-rouge-damelie-flechais-un.html

- Entretien avec Amélie Fléchais :
http://www.hotandlittlethings.fr/bdillu/interviewbd/le-joli-univers-damelie-flechais-interview-angouleme-2014/

Dans le même esprit : Yaxin le Faune et Le jour de la Licorne, par Man Arenas

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もののあはれ - Mono no Aware Project #16 et 17 - Graines et petits miracles au Père Lachaise


En ce moment je sors peu. La léthargie d'un printemps tardif s'est dissipée et je me concentre sur ce fichue manuscrit et les dernières relectures avant de passer le pas : l'envoi à l'éditeur. 
Mon attention oscille entre mon texte et son absence, à savoir un effort gigantesque pour ne penserà rien. 
Cela ne fonctionne pas toujours. 
Relire et corriger a quelque chose de frustrant : le travail avance à pas de fourmis. Je délaisse mon appareil photo, pourtant, lors de mes rares escapades, je suis plutôt satisfaire du résultat. Voilà donc une petite moisson d'un mini-séance au Père Lachaise (oui, encore et toujours!) avec, en prime un poème. 





Ces graines qui ne poussent pas, sous la terre silencieuse,
Immuable.

Elles reposent, douce-amères, dans l'absolu figé, ni mortes ni vivantes.
Sans voix, aveugles, elles égraines les secondes ou les siècles
Elles se refusent à germer.

Le feu-follet s'étouffe. Le lierre enserre les troncs. Les racines brisent le marbre. La mousse conquière tout. Même la poussière. Les saisons courent et se ressemblent.
Pourtant tout change, vibre, danse.

Les humains passent. Parfois, le coassement râpeux d'une corneille ou le pépiement joyeux d'un rouge-gorge s'envole entre les branches et les mausolées.







Mais ces graines ne poussent pas.
Certaines succombent, grignotées par les insectes, coquille vides stériles. Un craquement sourd sous la chaussure. Une expiration courte. D'autres pourrissent, quittent le règne du végétal pour celui mystérieux des Fungi. Elles deviennent autre. Vivent encore.

La terre craque sous les soleil et gonfle avec la pluie. L'empreinte des nuages, la marque du vent.
Sous les stèles, les souvenirs s'amassent puis s'éparpillent. Les pas vont et viennent, accompagnés du sel et des rires.

Ces graines ne poussent pas.
Ni vivantes ni mortes. Pas vraiment endormies.
Une stase.

Peut-être demain, ou loin, plus tard, l'une d'elle se libèrera, brisera l'immobile. Autour, le cycle suspendu soudain contemplera le miracle.
Une graine poussera.
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La légende de Noor, le sacrifice d'Hooskan : premier tome d'une BD très prometteuse


Après la sage de Weëna en huit volumes, la dessinatrice Alice Picard et le scénariste Corbeyran commencent une nouvelle collaboration toujours dans le genre fantastique. Prévue en trois volets (édition Delcourt), cette nouvelle histoire pétrie de magie animiste présente un royaume en mutation où la vie d'un enfant est plongée dans la tourmente.


Les esprits menacés


Le livre s'ouvre sur la prière de la jeune Brunillia, dernière prêtresse survivante d'Hooskan, un esprit protecteur. Ce dernier lui demande de réparer une erreur du passée qui crée une rupture définitive entre le monde des hommes et celui des esprits, menaçant leur Déesse Creuse de sombrer dans les ténèbres... La jeune femme va voyer dans le temps et croiser le chemin d'un enfant particulier : Noor. Jeune prince et apprentis magicien curieux, il est mal aimé de ses parents.

Le couple royal tentent d'expurger leur cité de Nym de la présence des anciens cultes. L'immense arbre sacré qui veille sur la ville est un souvenir constant de l'existence des esprits, un poil à gratter insupportable pour ces dirigeants progressistes. Son accès est interdit, pourtant les adorateurs des anciennes divinités gardent leur croyance. Lorsque Noor lui même enfreint la loi pour prélevé un peu de la sève magique, la reine durcit sa position. Elle a alors comme idée fixe de faire disparaître physiquement l'arbre.
Le rift entre hommes et esprit n'est pas nouveau mais la récente décision d'imposer le monothéisme modifie plus profondément la société des hommes et donne une tournure définitive au changement. Malgré lui, Noor va se retrouver au centre d'une lutte sans merci sur l'avenir de l'arbre et les enjeux pourraient changer la destinée du monde.
Première page de la BD
Deuxième page de la BD

Un récit politique et spirituel


La légende de Noor propose un scénario de fantasy complexe, non pas en raison de son intrigue, mais en raison de la différence de perception que les parties en présence se font du monde et surtout de l'autre. Pour le roi, et surtout pour la reine, l'arbre sacré suscite colère et inquiétude, il cristallise un passé jugé rétrograde dont le couple souhaite se débarrasser. Leur objectif est de rendre le royaume prospère et ils sont prêt à tout les sacrifices pour y parvenir ; le vieux magicien Old'Ork, qui initie Noor à la magie, est par allégeance à la solde du pouvoir et par croyance lié à l'arbre et au monde des esprits. Les personnages hésitent, et leur choix, parfois douloureux, parfois égoïstes, entrainent les autres dans des conséquences néfastes.
Politique et croyances sont étroitement imbriquées et toute tentative pour modifier l'existant ne se fait pas sans heurts. Le sujet, terriblement d'actualité, est traité sous l'angle spirituel et poétique.

La légende de Noor évite avec brio l’écueil du manichéisme et si, le fanatisme rampant de la reine obnubilée par la destruction physique de l'arbre la rend antipathique, elle reste mue par une volonté de progrès et la certitude d'agir pour le bien du royaume. Quand à Noor, naïf et particulier, il ne correspond pas au stéréotype habituel du héro.
Enfin, les évènements denses et le récit haletant font de cette BD une lecture non seulement distrayante mais aussi intelligente et surprenante.

Photo et Illustration : Alice Picard

Des rêves à l'aquarelle !


Les illustrations d'Alice Picards sont merveilleuses. Je n'ai jamais lu les Weëna, cependant, je suis le travail de cette artiste depuis des années. Elle s'est détachée de la ligne claire traditionnelle, et son trait a gagné en souplesse, en profondeur. La couleur à l'aquarelle s'adapte parfaitement aux différentes ambiances. Chatoyantes pour les scènes heureuses et vivantes, sobres et tout en retenue pour quand le sérieux est de mise. L'adéquation est parfaite. Si la gamme utilisée est vaste, Alice la manie avec précision et talent : l'album est coloré sans jamais être criard. Une grande maitrise qui donne beaucoup de lisibilité aux cases.

Le découpage reste très sage, probablement une nécessité en raison du foisonnement de détails et de la grande richesse graphique, cependant, l'ouvrage a deux pleines pages sublimes qui tiennent du tableau onirique plus que de la BD classique.

Photo et Illustration : Alice Picard

L'alchimie entre récit et image est parfaite, la Légende de Noor transporte le lecteur dans un royaume fantastique en proie aux doutes face aux changements. Un conte contemporain touchant, qui fait réfléchir sans donner de leçons. Les personnages, attachants et surprenants, donnent envie de connaître la suite de l'aventure. Et j'avoue, il faut maintenant que je trouve une bonne âme à qui je puisse emprunter la série Weëna !

Le site d'Alice Picard : http://bobbaji.fr.nf

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Les cachettes intérieures



Un bout de terrain vague, un morceaux de sous-bois ou même, un dessous de table avec un drap. Une cachette.
Planquée sous la couette.
Repli stratégique.

C'était plus simple avant.
Petite, les dissonances de l’extérieur se pressaient moins à ma porte et quand leurs voix m'assourdissaient, les sorties de secours ne manquaient pas. Un trou dans le grillage, enjamber la rambarde, passer le portillon, et hop, me voilà partie à l'aventure dans les bois et les champs, laissant à la maison le tumulte des mots, les devoirs et les attentes.
Il y avait toujours un arbre aux branches assez basses pour m’accueillir, me tendre une main végétale et me laisser crapahuter, la peau contre l'écorce. Me laisser me planquer en haut.
En haut mais pas trop, parce que déjà, je souffrais du vertige.
Il y avait toujours un buisson, des hautes herbes sauvages, pour se glisser dans leur entrailles et construire une cabane. Un refuge vert et jaune, gras de terre, grouillant de vie et du silence organique qui taisait le chant du corps. Taisait les battements trop forts du sang dans les tempes. Taisait la batterie dissonante dans le thorax. Taisait les bourdonnements sourds.
Au pire, en cas de pluie, de vraie, celle diluvienne qui brouille tout et terrorise les parents, il y avait toujours le placard. La partie gauche. Celle aménagée spécialement avec un monde miniature qui attendait son créateur.

Des espaces secrets.
Des lieux pour se cacher.
Se cacher des parents, des voisins, des autres enfants.
C'était plus simple.
Je n'avais pas à me cacher de moi.
Pas vraiment. Pas encore.
Ici, il n'y a ni cabane, ni refuge, ni sous-bois, ni jardin. Ici il y a que du bitume, des mots, des autres et la cacophonie des pensées sous mon crâne.

Le monde est plus grand. Plus petit. Infini dans toutes ses dimensions.
Le monde est une promesse et un risque. Un espoir et un tourment. Tour à tour intouchable, indifférent, malléable, inquiétant, attirant.
Vide et plein.
Trop de bruits. Dans la mélasse des sons, je me noie. Sans cesse, les pensées s'entre-choquent. Et puis, il y a les autres, le dehors, les pollutions.
Pas de cachette.




En empilant les années, en avançant en âge, la mémoire se troue et l'espace entre le maintenant et les moments importants, se dissout. Le moi d'aujourd'hui jouxte le moi enfant. Côte à côte. Contigu.
Le besoin impérieux d'être dissimulée, protégée derrière la solidité vivante d'un tronc, la masse bienveillant d'un roc, où la fragilité oscillante des graminées, palpite encore.
Pourtant, il n'y pas plus de cachette. Alors, parfois, le besoin se transmute. Étouffé, sans oxygène, pourtant, il ne meurt pas.
Je n'ai pas de cachette.
Mais j'ai des mots. Et un arbre dans mon dos.

Pour lutter contre la tempête qui fait rage dans ma tête, contre les sons hurlants insupportables qui se fracassent à l'intérieur, fragilisant à chaque vague l'harmonie chèrement acquise, j'écoute des sons ordonnés en mots, en histoire, des sons ordonnés en notes, en musique. D'autres sons pour taire les pensées.
Difficile de se cacher de soi-même. Ces sons-là dissimulent le chaos. Toujours à l'affut. Juste un répit. Un repli. Un soupçon de déni.

Il existe des humains sans chaos permanent dans leur tête. Sans champs de guerre intérieur, sans chant cosmique si puissant qu'ils atomisent tout, même l'âme.
Il existent des humains qui ne regardent pas le monde en envisageant tous les possibles, en contemplant les passés qui ne seront jamais.
Des humains pas à vif. Pas à fleur de peau.
Je les envie un peu.
Mais, peut-être ont-ils aussi besoin de cachettes ?

Dans ma tête, les lieux se dessinent.
La forêt abonnée en face de la maison. Avec le trou dans le grillage et les arbres aux fourrés si denses qu'il fallait parfois ramper. La forêt soudain nettoyée, après que le manoir eut été racheté. Des poteaux de béton profondément enfoncés et un grillage flambant neuf, d'argent mat, si haut. Et un nouveau trou, dans la partie de la clôture qui longeait le terrain vague. Des copains du voisinage, plus grands et plus dégourdis, étaient passés un jour avec une pince coupante. La forêt maintenant habitée de biches, plus proprette, moins sauvage, toujours là, en cas de besoin.
Le terrain vague, au bout de la route qui mène nulle part. Le goudron qui agonise sous l’assaut des touffes de gazon et se transforme en une butte biscornue. Tous les papas du quartier venaient là vider leur brouette de déchets végétaux. Derrière, une étendue immense. Un terrain de jeu magique. Plusieurs fois, la friche devenue bébé-forêt a été rasée. Dans les sillons des engins de chantiers, la glaise retenait l'eau. Des myriades d'insectes et même des têtards. Autant de flaques à explorer.
Plus loin, après la ferme, accessible par un chemin de boue où la voiture de maman s'est une fois enlisée, il y avait la mare. La mare aux têtards. Avec l'eau croupie et moi au milieu. Le haut des bottes en caoutchouc plusieurs centimètres sous la surface. Un sourire jusqu'aux oreilles. Je cueillais des joncs. Je capturais des tritons.
Et la vraie forêt. Celle qui s’étendait sur des kilomètres et où il fallait suivre la route pour ne pas se perdre. La piste cyclable serpentait entre les chênes, les hêtres et les boulots éclatants. Bien sûr, rester sur le bitume n'avait aucun intérêt. Après une descente avec un tournant en tête d’épingle où la peau de mes genoux est indubitablement incrustée à jamais dans le goudron, il suffisait d’emprunter un chemin de tête pour arriver jusqu'au lac.
Ces eaux, retenues par une digue piteuse, s'écoulent encore en moi. La lumière tamisée par la canopée dentelle. Les rayons qui dessinent sur la terre des symboles mystérieux. L'impression d'apnée. Comme au fond de la mer. Lever la tête. Contempler les bandes scintillantes, les routes entre nous et le ciel, chaudes et vibrantes d'insectes, de particules presque invisibles. Elle dansent avec les feuilles, au rythme du vent. Le bruissement des instruments végétaux avec, de temps en temps, le solo d'un oiseau.



Autant de cachettes.
Le fond de la Méditerranée, le rose et le jaune grisâtre des anémones, les points bruns des oursins, le kaki des longues algues ondulantes. La terre noire du sous-bois et son odeur rassurante de pourriture vivante. Une ombrelle discrète de champignon. Le tapis sec et stérile des aiguilles de pins. Les fleurs des champs ; ces « mauvais-herbes » amis des enfants. Plantes magiques de décoction de sorcières. La pénombre de quelques planches vermoulues et de morceaux de bois assemblés en un abri précaire.




Évoquer leur vertus protectrices, sentir le parfum de la forêt, de la prairie, le goût du sel et de la terre, calme les rugissements dans ma tête. Soudain, le chaos épuisant qui vit en moi inspire, se suspens.
Un instant de calme.
Le chaos vit. Existe.
Je ne peux rien faire contre lui.
Rien faire pour arrêter le flux continu des pensées et idées.
Par contre, de temps en temps, je m'en extrais. Ailleurs dans ma tête. Dans une cachette intérieure. Pour une poignée d'heures précieuses, laisser passer l'orage. Laisser courir le vent et ses écharpes de givre.
Me retirer de moi.
Mettre en pause mes mondes. Sentir sur mes lèvres la fraîcheur des feuilles, sous mes mains la rugosité de l’écorce. Son odeur âcre. J'oublie le ramdam de mon cœur, le froid dans mes os, les tremblements de mes doigts. Un moment, je me désincarne. J'abandonne mon cerveau, cette éponge rose et agitée de spasmes qui cause tant d'émois et de bordel.
Je débranche, déconnecte et part en promenade dans un lieu inaccessible. Mon refuge. Ma cachette. Un lieu qui n'est pas. Un lieu unique et multiple. Habité d'élémentaires. Habité de vie. Un chaos libre, que personne ne tente d'apprivoiser ou de ranger.
Un chaos reposant.

De retour chez moi, dans mon crâne de grenouille, je contemple le désastre, songe que ce n'est pas si grave, pas si terrible. Que le tohu-bohu jacassant de mes pensées ne mérite pas toujours d'être écouté, et que parfois, quand on arrête de prêter attention, soudain, une musique naît, s'élève dans l'air renouvelé. Il suffit s’arrêter de scruter, de détourner son attention pour qu'enfin, le dessein apparaisse.
L'harmonie se révèle.



Photos prise à Nice, au jardin du monastère de Cimiez
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Globule, une vie de lapin : un manga mignon et intelligent !




Voilà un manga one-shot qui m'a fait un clin d’œil dans le rayon. Un auteur de manga se retrouve avec une lapine à domicile et dessine ses expérience sous forme de yonkoma (strip humoristique en quatre cases). Totalement ignorant sur les mœurs et habitude de sa bestiole, il apprend à partager son quotidien et découvre une nouvelle vie avec sa boule de poils.

Globule, star internationale (au moins au Japon et en France)


Le personnage central de ce manga est donc Globule, un animal rondouillard au grand yeux hypnotiques. L'auteur, Mamemoyashi, nous raconte les débuts de la cohabitation, les anecdotes et les surprises qu'apporte un lapin dans son appartement. Le traitement est léger, parfois un peu trop verbeux, mais toujours sympathique et émouvant. Si vous ne connaissez rien des lapins, vous apprendrez qu'ils prennent des poses de pin'up, qu'ils ont des fixettes sur certains aliments (la sarriette pour Globule), que leur dents sont des armes de destruction massive.

Ce manga, distrayant et tendre, est une chronique simple d'une vie avec un lapin. L'auteur nous raconte ses inquiétudes, ses désagréments cocasses et un wagon de situations comiques où Globule lui vole systématiquement la vedette. Ayant vécu presque dix ans avec une lapine, ce manga m'a surtout évoqué beaucoup de souvenir heureux. J'avoue, la narration est parfois maladroite, il y a des répétitions dans certaines scènes et quelques maladresses. Globule, une vie de lapin n'est pas un manga très original, mais il propose une vision tendre et douce sur quotidien enrichi d'un lapin à ses côtés.


Le bonheur à quatre pattes


Enfin, j'ajouterai que l'amour de l'auteur pour son animal est communicatif. Il traite Globule avec affection mais aussi respect. Le lapin est souvent un animal qu'on imagine vivre en cage et compatible avec des enfants alors qu'en réalité, ce n'est absolument pas le cas.
Le lapin est grégaire, territorial, il a besoin d'espace, de tranquillité mais aussi d'attention, quand il le désire. Son comportement est plus proche du chat que du chien, avec comme facteur non négligeable d'être en bout de chaine alimentaire donc trouillard et méfiant.
Vivre avec un lapin demande de s'adapter, ce que l'auteur explique parfaitement. Un animal n'est pas jamais un jouet ou un élément de déco. Globule a son petit caractère et elle n'en ait que plus attachante.

Les amoureux des rongeurs seront séduits et les amateurs de bouquin mimi, fun et rafraichissant ne seront pas déçus, d'autant qu'il s'agit d'un tome unique. Une lecture légère, drôle et émouvante.






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Le roman d'Ogawa Cristallisation Secrète : quand la peur dissout l'âme



Il est une île où, petit à petit, les choses disparaissent. Un matin, on se réveille et on ressent le vide, on sait alors que quelque chose est parti pour toujours. Ses souvenirs, ses émotions liées à l'objet ainsi banni disparaissent aussi. Un matin les oiseaux, un matin les haricot-verts... n'importe quoi peut être soumis à cet étrange processus. Il faut alors détruire les résidus, les bruler, les briser, les jeter à l'eau... Attention, si le processus d'éradication n'est pas mener à bien, la police secrète pourrait frapper à votre porte.

Spirale du vide


Cristallisation secrète de Yoko Ogawa ( chez Acte Sud) raconte la pire histoire, celle d'une tyrannie sourde et d'un ennemi presque invisible, omniprésent et terriblement quotidien. Le livre s'ouvre sur un souvenir de l'enfance de la narratrice : sa mère, une sculptrice, dissimule dans des petits tiroirs des objets censés être disparus. Elle montre à la petite ses reliques précieuses et surtout partage avec elle les impressions et les anecdotes reliées à ces choses interdites.
Devenue adulte, la narratrice continue de vivre sur cette île. Son quotidien calme et répétitif, s'écoule au fil des disparitions successives. Ses parents sont décédés et le jour où les oiseaux disparaissent, les souvenirs de son père, un ornithologue, s'étiolent peu à peu, perdent de leur substance.
Les bateaux aussi ont disparus depuis longtemps, coupant l'île du reste du monde. Il ne reste que l'épave du Ferry où vit un vieil homme, jadis son conducteur. Le grand-père était l'époux de la nourrice de la jeune femme. Chaque jour, elle passe le voir et contemple avec lui la mer et se promène dans des lieux abandonnés à la suite des disparitions successives. Elles retirent le sens même de l'existence et condamnent ces endroits à une lente agonie. Le bâtiment du centre de recherche ornithologique est ainsi voué à la ruine.

Alors que l'espace autour d'elle se vide doucement, la narratrice continue d'écrire et de livrer son manuscrit à son éditeur. L’indolence de cette vie, condamnée à se vider de sa matière et de son essence, est factice. Chacun craint l'intervention de la police secrète, pire, le débarquement dans son foyer des traqueurs de souvenirs.
Ces derniers cherchent des humains qui, étrangement, sont incapables d'être affecté par les disparations : ils conservent leur souvenirs, leurs émotions et même s'ils feignent le détachement et imitent la masse, ils risquent d'être découverts et emmener. La narratrice réalise qu'elle connait un de ces êtres et décide de le cacher, dans une pièce secrète spécialement aménagée dans sa maison. avec l'aide du grand-père.
Combien de temps pourra-elle continuer ainsi, alors qu'autour d'elle, le monde se remplit de vide et que la menace devient plus présente ?

Une ile où seule la peur pousse


Impossible, à la lecture de se roman, de ne pas penser aux régimes politiques totalitaires et aux génocides, à la Shoah. Avec un style doux, simple et discret Ogawa décrit un monde de absurde où l'intrusion de la police secrète semble aller jusque dans les esprits. Sans jamais décrire l'horreur, elle se contente de faire glisser la vie de tout les jours dans le vide et la tristesse. Ils devient difficile de se nourrir, on perd son travail, on perd ses souvenirs. Ses voisins soudain sont embarqués par la police et on craint pour sa vie, ses proches. Pourtant, à chaque nouvelle disparition, on se plie au rituel. On accepte.
Mais l'homme, dans la chambre secrète, conserve tout et tente avec une force de raviver les mémoires et le cœurs de la narratrice et du grand père.

Vous l'aurez compris, Cristallisation secrète n'est pas un livre léger. Les thèmes récurrents dans l’œuvre d'Ogawa (collection obsessionnelle, reconstitution du passé comme moyen de comprendre l'autre) sont présents mais teintés par le désespoir de la situation. L'histoire, à mesure qu'elle progresse nous perce le cœur avec l'accumulation inéluctables des trous dans les mémoires, de cavités qui s'accroissent. Si la narratrice continue de vivre parfois, elle s'angoisse s'interrogeant sur ce qu'il adviendra d'elle si les mots disparaissent, ou alors, s'autorise à espérer par exemple que la police secrète soit la prochaine à disparaître. Ces moments ne durent pas. Elle vit dans le présent. Cette île perd son passé et, avec lui, son futur s'évapore.


Outre le sujet déjà difficile, Ogawa ajoute de l'ampleur en incorporant à son texte celui écrit par sa narratrice. Il s'agit du récit d'une jeune dactylo qui a perdu sa voix et de la relation dysfonctionnelle qu'elle entretient avec son professeur. Ce roman dans le roman fait évidement écho au quotidien de la narratrice mais donne à la notion de victime et bourreau une dimension plus intimiste. En effet, elle aborde l'épineuse question de la part d'acception et même de participation active de la victime qui accepte tout de son bourreau de peur de lui déplaire. La femme prisonnière d'une relation abusive n'est plus à même de se sauver. Si la question du contrôle tyrannique sur la population de l'île n'est jamais abordée, la notion de domination et d'anéantissement de la volonté d'autrui est centrale au roman de la narratrice.

Lecture remuante


Cristallisation sécrète est un ouvrage dérangeant par le détachement presque clinique du récit. L'utilisation du fantastique renforce l'impression d'impuissance des hommes face à la tyrannie et pourtant, la narratrice continue sans relâche de dissimuler une personne même quand les difficultés rendre la tâche presque insurmontable et que le danger est omniprésent. Cet acte de rébellion n'est porteur d'aucune violence, sa ténacité ne puisse dans aucun idéal, juste une grande humanité. La même qui la conduit à prendre soin du grand-père.
Ogawa n'écrit pas un texte politique, la dénonciation est beaucoup plus subtile. En effet, la personne la plus libre est celle dissimulée dans la chambre secrète car, abritée de la folie extérieur, elle continue de ressentir, d’encourager les autres et surtout, de songer à l'avenir. La victime, le persécuté, devient le sauveur potentiel, le porteur de savoir et de mémoire, le porteur d'espoir.

Si j'ai beaucoup aimé ce livre, il m'a aussi profondément ébranlé. L'activité de romancière de la narratrice a ajouté à mon malaise et le « roman » dans le roman est aussi très dur. L'île solitaire et en perdition de « cristallisation secrète » montre comme la peur s'immisce et rétrécit notre quotidien, nous enlève tout, anesthésie nos sens et notre cœur au point que la vie même se vide de son sens. le monde se désagrège jusqu'à devenir une mécanique absurde, inodore, incolore, sans goût ni plaisir.
Un endormissement, un engourdissement de l'âme où la mémoire s'étiole. Malgré la tentative de protection de l'autre, la peur et la toute puissance de la menace qui plane, gagne sur l'humain. Ogawa va très loin dans son propos : outre les disparitions d'élément physique (inanimé ou vivant), elle y ajoute aussi des choses abstraites et crée une île en suspens, attendant la fin, où tout est menacé, jusqu'à l'intégrité corporelle et mental de ses habitants. Un récit poignant, contemporain, douloureux et assez désespérant. À ne SURTOUT pas lire quand on a le cafard !

Du même auteur, à découvrir dans l'étang :
- Parfum de glace : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/02/parfum-de-glace-de-yoko-ogawa-ce-quil.html
 - La formule préférée du professeur : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2012/11/la-formule-prefere-du-professeur-par.html


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