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La Fête des Ombres par l’Atelier Sentô, avis et entretien

 

 Source : https://blog.ateliersento.com

 

Dans un paysage noyé de brume, une jeune femme tient bien serré la main d’une enfant. Quand le vent dissipe les nuées, la fillette a disparu. Le souvenir de cette perte hante Naoko. Il ne s’agissait pas d’une enfant comme les autres, c’était une ombre, la trace amnésique d’un être qui fut vivant. Déjà, une autre ombre prends la place à ses côtés. 

 

Naoko, entre morts et vivants


La BD La Fête des ombres nous raconte l’étrange histoire de Naoko et de son quotidien dans un village reculé du Japon rural où la population décline et le maintien des coutumes est menacé. Les auteurs de l’atelier Sentô, Cécile Brun et Olivier Pinchard, signent un nouveau livre poignant. On reconnaît leur style graphique et leur découpage si particulier qui change notre rapport au temps. Ce récit mystérieux prend un chemin de traverse. Avec lenteur et tranquillité, on suit l’héroïne que l’on découvre par touche, grâce à l’incorporation de scènes de flash-back. L’élément fantastique apparaît comme un poids, une entrave pour la jeune femme. Elle porte le fardeau d’un devoir conséquence d’un don surprenant : elle a toujours pu voir des entités bizarres qui évoluent dans ce village et la campagne environnante. Lors de la fête des ombres, au cœur de l’été, certaines apparaissent à des habitants et ils en ont alors la charge pour une année. Il leur appartient de discuter avec elles, de les aider à se souvenir de leur identité afin qu’elles poursuivent leur voyage.

Mis à part Katsu, un jeune homme compétent en informatique qui aide aux recherches, Naoko est entourée de personnes âgées, de gens qui l’ont connu enfant et ne réalisent pas toujours qu’elle est maintenant une adulte. Sa mère voulait qu’elle parte, qu’elle ne reprenne pas le flambeau de cette mission, et pourtant, elle est toujours là, seule, dans la demeure familiale…

Le récit commence à la fin de l’été. Le passage des saisons, très marquées au Japon, scande les étapes de la vie de Naoko. Elle habite une maison traditionnelle en bois, ce type d’habitation rend le quotidien bien plus perméable aux actions des éléments, vent, pluie, humidité et froid s’immiscent à l’intérieur. Et puis, il y a la douceur du soleil qui chauffe la coursive. La frontière entre le dedans et le dehors, la vie et la mort semble soudain floue. D’autres ombres errent aussi, monstrueuses, elles ont oublié jusqu’à leur humanité. Ces âmes en peine affamées effrayent et bouleversent. Crainte et compassion se partagent ainsi le cœur du lecteur.

Cette BD aborde frontalement la question de la perte, du deuil mais aussi, ce qu’il reste lorsqu’une personne a disparu. Si la mère de Naoko n’est pas revenue comme ombre, sa présence et ses désirs, pèsent toujours sur la jeune femme. La mort rôde, incarnée dans les corps chétif et rabougris des petits vieux, étonnamment vigoureux et pourtant si fragile. Naoko sait qu’elle ne devrait pas s’attacher aux ombres, mais dès la scène d’ouverture, le lecteur comprend que c’est impossible pour elle. Empathique et généreuse, Naoko tisse des liens forts avec ceux qu’elle côtoie. Ce jeune homme dont elle doit retrouver l’identité et qui apparaît incolore, insipide, gagne en substance au fur et à mesure des pages. Qu’adviendra-t-il si ses souvenirs ne reviennent pas ?

Justesse des mots et des ambiances


Si j’ai trouvé la fin attendue, la force du livre vient de son traitement du sujet, de la normalisation de l’élément fantastique, et de ce qui est dit sur le rapport à la mort, son intrication dans le quotidien. Les ombres ne sont pas des fantômes désincarnés mais des êtres avec une action sur le monde, une possibilité de contact physique. Les ombres peuvent sentir, toucher.

La présence des petits vieux, invisibles dans notre société, à mon moins d’être soignant où aidant (ou vivre sur la Côte d’Azur !) saute aux yeux lorsqu’on voyage dans la campagne japonaise. Il s’agit d’un des aspects les plus frappants du Japon : le vieillissement de sa population. La ville dessinée par l’atelier Sentô s’anime : sa galerie commerçante couverte barrée des rideaux de fer des boutiques fermées, le temple perché sur les hauteurs accessibles en grimpant des escaliers raides, le sentô, la maison de Naoko en lisière de forêt…

Le résultat est saisissant de réalisme, avec un choix graphique lâché presque naïf. Le contraste réside dans le décalage entre les personnages, au design flirtant avec la caricature, et le détail minutieux des décors. Cette juxtaposition d’imprécisions et de justesse donne une vie incroyable au dessin dans un style qui m’évoque par sa force d’évocation sensorielle, celui de Florent Chavouet. Le travail de couleur rend les plats appétissants, les joues roses d’émotion, la profondeur de la nuit palpable. La maîtrise de la construction narrative s’accompagne des ambiances de couleurs travaillées, avec une indication claire du passage du temps. La lisibilité du dessin grâce à un encrage efficace conserve aussi l’énergie des croquis. L’atelier Sentô réussit ce tour de force de transcrire avec réalisme et onirisme le Japon rural des petites gens, ce Japon qui agonise doucement, sans se plaindre et pousse même la vie vers les grandes villes, en encourage les jeunes à étudier, à partir. Mais certains et certaines, comme Naoko, restent, parfois sans savoir pourquoi.

Et de belles histoires s’enracinent. Du cœur, des tripes, des cendres et beaucoup de joie et tristesse, côte à côte, main dans la main, sans se lâcher.

 

 Source : https://blog.ateliersento.com


Entretien avec les auteurs de l’Atelier Sento

 

Vous aimez la campagne, au Japon comme en France, et vous aiguisez votre regard sur les petits détails qui nous paraissent insignifiants. Dans ce livre, vous abordez un sujet existentiel qui ne surprendra pas ceux qui ont quelques connaissances des faits sociaux et démographique du Japon de l’envers. L’exode rural continue massivement et le vieillissement de la population s’inscrit dans le paysage. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur la naissance de la Fête des ombres ?

En effet, lors de nos séjours au Japon,  nous avons été sensibles à la vie rurale, au charme des villages qui se désertifient et nous avons partagé le quotidien des personnes âgées qui continuent d’y vivre, entourées de leurs croyances et de leurs rites. Les émotions qu’ont fait surgir en nous ces rencontres nourrissent notre inspiration. La Fête des Ombres est née de l’envie de raconter une histoire émouvante autour de personnages tels que les gens que nous avons côtoyés au Japon


Vous avez choisi d’incarner vos fantômes. Est-ce que vous pouvez parler de ce choix et de ses raisons ?

En habitant au Japon quelque temps, nous avons remarqué que la vie de tous les jours était parfois très imbriquée avec le souvenir des morts qui bénéficient d’offrandes les invitant à participer à la vie quotidienne. Au Japon les morts ont une forme de réalité. Leur présence dans le rituel des vivants les fait exister de manière presque palpable.

 

Les ouvrages édités chez Issekinicho bénéficient toujours d’un grand soin apporté à la maquette mais aussi à la fabrication (reliure, qualité du papier…). Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de votre collaboration avec vos éditeurs ? Est-ce que vous êtes associés au procédé de fabrication ?

Oui, Alexandre et Delphine d’Issekinicho sont très impliqués à nos côtés et nous échangeons beaucoup. Ce sont des amoureux du travail bien fait et comme ils pratiquent eux-mêmes le dessin et l’illustration nous nous sentons proches d’eux. C’est très agréable de travailler dans ces conditions. Et nous espérons que les lecteurs apprécient la qualité de leur travail. En ce qui nous concerne, nous sommes ravis de la qualité de La Fête des Ombres en tant qu’objet car le papier que nous avons choisi ensemble permet d’apprécier l’aquarelle et de retranscrire la douceur des teintes. Alexandre a également fait un superbe travail de design sur le titre et le motif à l’arrière du livre qui non seulement mettent en valeur notre travail mais surtout sont porteurs de sens et permettent une meilleure immersion des lecteurs dans cette étrange aventure.

 

Vous avez choisi de travailler de manière traditionnelle. Pouvez-vous nous parler un peu de votre approche du dessin ?

Bien que nous appréciions aussi le travail numérique, nous privilégions la technique manuelle car nous la maîtrisons mieux et nous y trouvons une forme de sobriété. L’idée de pouvoir dessiner n’importe où avec peu de moyens nous est chère. Nous transportons nos boîtes d’aquarelles et nos crayons partout avec nous, en voyage et ce sont les mêmes outils que l’on utilise en BD comme s’il s’agissait de la continuité de nos aventures au Japon. 

 

Merci beaucoup à Cécile et Olivier pour leur gentillesse et leur disponibilité !


 Source : https://blog.ateliersento.com

 

À lire : l'article et entretien très complet par Alice Monard sur Le Journal du Japon

 



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« Maneki-neko et autres histoires d’objets japonais » de Joranne, pour découvrir une culture par l’insolite et l’humour





Depuis plusieurs années, le Japon a le vent en poupe chez les éditeurs. Récits, carnets de voyage, et adaptations de blog BD fleurissent dans les rayons des libraires. Je reste souvent dubitative sur leur intérêt réel, outre l’exotisme de façade. Entre stéréotypes et ambiance « kikoulolbisous » sans analyse ni poésie, le Japon présenté me paraît bien simpliste et caricatural, très éloigné du pays qui me fascine.
Cet a priori négatif m’a tenu à distance du livre de Joranne jusqu’à ce qu’Alice, du blog Lire le Japon m’incite à le lire. Et je lui suis grandement reconnaissante !


Nonobstant la qualité des illustrations et du travail graphique de Joranne que je connaissais déjà, l’humour n’est pas ma tasse de thé. Je me suis donc plongée dans cette lecture avec circonspection. Quelques pages plus tard, happée par les différentes légendes plus ou moins farfelues sur les origines des maneki-neko, j’étais conquise. L’ouvrage présente un panel d’objets emblématiques du Japon, certains très connus, d’autres plus confidentiels (comme les kiuso qui m’ont ému).

Que vous soyez féru de Japon ou ignorant mais curieux, vous trouverez votre bonheur. Cet album mêle photos documentaires, textes rigolos et informatifs, illustrations réalistes et adorables, ainsi que dessins dérisoires de la narratrice qui y va de ses commentaires un peu débiles et plein d’entrain. Avec une franchise rafraichissante, parfois crue, jamais vulgaire, Joranne raconte la vie de ces objets incontournables du Japon, des grandes aux petites histoires sans se limiter au folklore. Elle incorpore les évolutions récentes, les fausses rumeurs (comme le lien entre kokeshi et enfants morts) et expose le talent incommensurable des Japonais, capables de vendre des objets même quand leur fonction première n’existe plus (par exemple protéger de la variole pour les daruma). Tous ceux liés à la religion ont l’avantage d’être détruit par le feu lors de rites annuels, et donc d’être remplacés, contre monnaie sonnante et trébuchantes. Ils sont forts ces Japonais !
J’ajouterai pour ceux qui, comme moi, sont des adeptes des washlets, les fameuses toilettes japonaises, que le livre de Joranne m’a rappelé un passage très drôle du recueil de poésie Tokyo infra-ordinaire de Jacques Roubaud dont je vous conseille vivement la lecture.



La particularité de Maneki-neko et autres histoires d’objets japonais est de livrer au lecteur, par le prisme des objets choisis, la richesse et la complexité du pays. À l’heure où Mari Kondo est la star de Netflix et où on associe souvent Japon avec minimalisme et élégance, Joranne nous rappelle le poids et l’importance des objets qui allient une tradition parfois plus récente qu’on pourrait le croire, à une dichotomie très japonaise : conservation et impermanence.
Point d’entrée dans le quotidien du plus trivial au plus spirituel, voilà un album idéal pour découvrir le Japon ou approfondir ses connaissances. De bel facture, cet ouvrage assez inclassable bénéficie d’une très grande lisibilité de maquette. Un peu foutraque quand on le feuillette rapidement, j’ai été surprise à sa lecture par son ingéniosité et sa rigueur. La densité d’informations, le sérieux des recherches, et l’humour bien dosé le rend très accessible. Au travers de ces objets, Joranne parle d’humains, et au-delà des différences culturelles, nous sommes bien semblables dans nos corps et nos aspirations.

Liste des objets abordés : Maneki-neko, Sarubobo, Kokeshi, Shisâ, Daruma, Noren, Kotatsu, Washlet, Fûrin, Katori buta, Kiuso, Osechi-ryôri, Inu hariko, Marimo.

Si vous êtes curieux :
Un autre avis chez Le Japon en papier relié

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Appelez-moi Nathan, une BD d'utilité publique




Lila a douze ans. Garçon manqué depuis toujours, ça se corse quand la puberté se pointe. Parce qu'à l'intérieur de Lila, à l'intérieur de ce corps de jeune fille, vit Nathan. Les seins qui poussent, les règles « ça va pas être possible »...

Une fille dehors, un garçon dedans


Ce récit intimiste nous invite à partager un moment de vie fort d'un ado souffrant de dysphorie du genre. Le trait faussement hésitant, doux et pudique de Quentin Zuitton accompagne le scénario de Catherine Castro, journaliste reporter, d'une incroyable justesse. Ado en souffrance, incapable d'exprimer un mal être qui dépasse celui habituel de cette période de transformation, Lila / Nathan est en proie aux railleries, aux incompréhensions, aux craintes de ses parent qui s’inquiètent d'avoir une fille lesbienne. Lila aime les filles, mais comme un garçon. Le chemin de Lila vers Nathan s'effectue par saut, par franchissement de seuil, comme un iceberg qui craque et lentement, de fissure en faille, se détache de la banquise, avant de voguer peinard.

Nathan et les autres : un récit intimiste et pourtant universel


On suit son quotidien de Nathan, avec des flash back sur l'enfance, mais surtout on voit les impacts de ses souffrances sur autrui. La grande force et l'intelligence de ce livre est de ne pas se limiter au point de vu de Nathan. On comprend ainsi la confusion des parents, désemparés face à l'attitude et aux comportements de leur fille. Ils l'aiment, voudraient alléger sa peine, mais il / elle ne dit rien, murée dans sa douleur. La crainte des réactions, la pression sociale, le monde vaste et effrayant. En prenant ce parti de s'extraire du point de vue de Nathan, les auteurs abordent la question de la trans-identité d'un cas singulier dans toute sa complexité et touchent à l'universalité de l'humain.

Les parents de Nathan vont devoir faire le deuil d'une fille pour gagner un fils.
Montrer la douleur, la violence de la situation mais aussi la détermination, le courage et l'amour, voilà un défi réussi avec succès : la trans-identité est une souffrance mais aussi une joie, une libération. Il n'y a pas de solution simple et miraculeuse, mais il y a des possibilités. Le simple fait de parler, d'aborder le sujet sans tergiverser et de se confronter à la différence est un premier pas vers d'autres possibles, vers une autre vie.
Nathan s'apprivoise, pour lui et ses proches. Cette BD raconte une tranche de vie sans dispenser de leçon, pourtant, elle dissipe une illusion qui a la vie dure : La binarité.

 

Un souhait un peu fou

 

J'aimerai qu'Appelez-moi Nathan soit dans les bibliothèques, qu'on en parlent dans les collèges et les lycées ; qu'elle soit accessible à tous les ado. Cette BD est d'utilité publique : elle permet aux cisgenres, aux hétéros, à ceux qui se sentent « normaux » parce qu'ils appartiennent à une majorité, de mieux appréhender les différences, de comprendre la diversité du monde, de cultiver son empathie, de s'enrichir de cette variété. Pour les ado et enfants trans, ce livre est une main tendue, un silence brisé, une promesse de devenir soi-même, quelque ce soit « ce soit-même » dont on est besoin. J'espère sincèrement que cette BD va remporter des prix, qu'elle va être largement diffusée et connue, elle est un outil de communication et de pédagogie formidable.

Si certains chouinent en arguant que les auteurs ne sont pas transgenres, et donc qu'ils ne peuvent pas « comprendre », je répondrai qu'un auteur (illustrateur, scénariste, écrivain...) travaille avec, premièrement, de la documentation et deuxièmement, son humanité qu'il cultive grâce à l'empathie. Écrire sur ce qu'on n'est pas est le propre de la fiction. A mon avis, c'est aussi la plus belle façon de proposer une ouverture sur le monde. Appelez-moi Nathan est inspiré d'une histoire vraie, celle de Lucas. Catherine Castro estime la part de fiction dans cette BD à 60 % (cf lien vidéo ci-dessous).
Une BD à mettre entre toutes les mains.

Interview de Catherine Castro et de Lucas :
https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/invites-lucas-catherine-castro-repondent-appelez-moi-nathan.html

Le blog du dessinateur Quentin Zuttion :
http://petitsmensonges.canalblog.com

Je vous parle de sa première BD Sous le lit:
http://etang-de-kaeru.blogspot.com/2016/02/sous-le-lit-une-bd-sensible-et.html

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L'ordre d'Avalon : Polar manga au Mont Saint-Michel



Je ne vais pas à la plage : le sable gratte et le soleil me crame. Pourtant, voici une lecture parfaite pour l'été, légère, policière, et qui propose en prime, un voyage au Mont Saint-Michel !

Da Vinci Code au Mont St Michel

Nicolas Quintin, écrivain historien, en séance de dédicace au Mont Saint-Michel, attend en vain son collaborateur, Ryo Tachibana, un archéologue médiatique. Hélas, le corps de se dernier est retrouvé dans une salle de l’abbaye, assassiné. Clotilde Dumont, lieutenante de police au caractère bien trempé, s'immisce dans l’enquête par amitié pour Nicolas et le défunt Ryo. Ce crime se déroule juste avant les élections régionales alors que la tension entre les politiques et notables locaux est à son comble. Or, Ryo s'était lié avec la représentante locale d'un parti écologique. Dumont et Quinquin tentent de démêler l'imbroglio où d'étranges indices donnent à leur enquête une orientation très mystérieuse. Pourquoi sur le cadavre de Ryo a-t-on retrouver un pendentif celtique ? Qu'avait donc découvert l'archéologue pour se faire tuer ?




French touch : pari réussi !


Manga de commande fait en partenariat entre les éditions Glénat et le Centre des monuments nationaux afin de promouvoir le Mont Saint Michel, je m'attendais à une lecture au mieux insipide au pire indigeste ; et le résultat m'a surpris par sa qualité ! L'ordre d'Avalon est un sympathique one-shot, efficace et distrayante.
Les dessins sont réalisés par Morgil, dont j'adore le travail, et qui a pour l'occasion épuré son trait, même si son style très marqué reste reconnaissable. Les décors, très réalistes, offrent une visite étonnante du mont et de ses alentours. Si vous connaissez les lieux, vous n'aurez aucun mal à vous situer dans l'abbaye. 



L'histoire de Izu (Guillaume Dorison) est bien ficelée. Malgré un parti-pris de départ assez capillotracté, on se laisse séduire. Les dialogues percutants, teintés d'un humour intelligents, entrainent rapidement le lecteur dans l'intrigue. Le résultat donne un manga à la française, de bonne facture. Le scénariste réussit à injecter à la fois de la profondeur et une pointe de critique sociale à une histoire assez stéréotypée.
Je regrette quand même le choix du sens de lecture japonais, probablement imposé. Il me parait sacrément aberrant pour une dessinatrice de culture visuelle occidentale qui n'a pas été nourrie exclusivement au manga. Sa première BD Entre Chien et Loup était d'un format classique et elle travaille actuellement sur un excellent comics d'inspiration nordique, Le Dévoreur de Temps.
 
Le résultat est un manga fun, avec un bon suspens et agrémenté d'un supplément passionnant sur l'histoire du mont, signé l'érudit Alex Nikolavitch (dont je vous conseille la lecture hilarante de son blog War Zone). J'ai de nouveau envie de retourner au mont Saint-Michel

Voyage en photos et mots au  Saint-Michel  :
- http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/04/le-mont-saint-michel-de-pierre-de-metal.html
- http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2013/04/le-mont-saint-michel-libre-ou-reclu.html

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Les 10 fanzines de dessins à ne pas louper à Japan Expo !



Il est souvent reproché à Japan Expo d'être un super marché où on paye l'entrée et où les boutiques qui vendent du contenu pirate ont pignons sur rue. J'ai moi-même dénoncer le problème lors de mes comptes rendus des années passées. Pourtant, résumer l'évènement à ce triste fait occulte son incroyable richesse créative. En effet, Japan Expo rassemble des centaines d'artistes de France mais aussi d'Europe, qui viennent présenter leur travaux.


Petit préambule


Voici une sélection personnelle des stands d'artistes (illustrateurs et dessinateurs) qui sont pour moi incontournable et méritent même d'aller à Japan Expo juste pour les rencontrer. Mon choix se fonde sur :
- une qualité graphique professionnelle
- un style personnel affirmé (même si parfois encore empreint de l'influence de l'école d'art où ils étudient, pour les plus jeune)
- un soin apporter à la fabrication des objets (reproduction, fanzine, badge...) avec la encore des visées professionnelles.
Ensuite, mes autres critères sont eux totalement subjectifs et assumés : des thèmes qui me parlent et correspondent à mes gouts (donc rien d'humoriste ou de parodique) et un style graphique souvent éloigné des codes du manga commercial de type shôjo et shonen. Après, il y a aussi la dimension humaine qui rentre en compte. Outre le talent, j'apprécie aussi certains artistes pour ce qu'il sont, en plus de leur capacité à manier crayon, feutre et pinceaux avec technique et talent.


Deux collectifs où le talent n'attend pas le nombre des année

Nombreux sont les nouveaux fanzines collectifs qui apparaissent, survivent quelques numéros avant de s'évanouir dans la nature. J'ai découvert il y a quelques années deux titres qui m'ont particulièrement séduits par la maturité de leur graphisme, leur originalité mais aussi l'alchimie particulière du groupe, une association des artistes aux univers qui se répondent sans se confondre.

1 Nocturne E209 H5
Le collectif, créé par Estelle Hocquet, une jeune étudiante des Gobelins aussi talentueuse que motivée, regroupe plusieurs artistes qui proposent BD, sketchbooks, quelques goodies et aussi dessins originaux. Tout les projets sont personnels et les quelques fan-arts sont des interprétations d'inspirations où la sensibilité et le style de l'auteur insuffle une autre vie à l’œuvre d'autrui.

Estelle Hocquet (Mariposa Nocturna) : http://mariposa-nocturna.tumblr.com
Cette année, des nouvelles têtes rejoignent l'équipe :




2 Matryoshka N692 H6
Collectif de trois jeunes femmes bourrées de talent et d'une grande sensibilité graphique, elles signent des artbooks à couper le souffle. Je suis particulièrement touchée par le travail de Elk, aux aquarelles très lâchées et aux traits presque sauvages. Sur le stand, vous trouverez des fanzines d'illustration et probablement des originaux.


 

 Les fées du fantastiques


Pour beaucoup, Japan Expo rime à avec kimono. Pourtant, certains artistes présents ont surtout comme dénominateur commun le fantastique, qui brouille les frontières et se fiche pas mal des notions d'orient et d'occident.

3 Chane E211 H5
Chane fait partie de cette génération où les sources d'inspirations multiples rejaillissent dans une œuvre qui rentre mal dans une case aussi étriquée que « convention manga ». Après Angkor , son second livre Eluvitie nous dépayse sans nous faire voyager bien loin, puisqu'elle puise dans les paysages bucoliques et les mythes de la Suisse. Une BD auto-éditée dont la qualité équivaut largement celle des livres sortis dans le circuit conventionnel. Pour tout les amoureux de fantastique, de dessins généreux et tendres.



4 Laurence Péguy D203 H5
Longtemps inspirée par la saga Harry Potter, puis les vampire et l'univers gothique et flamboyant de Tim Burton, Laurence Péguy propose des livres là aussi d'une qualité pro. Fantastique, steam-punk, ses influences multiples nourrissent un univers graphique riche et cohérent. Elle réalise aussi sur son stand des portaits « burtonnien » de grande qualité qui font la pige au caricature SD souvent bâclées que certains n'hésitent pas à proposé à bas prix !

Laurence Péguy

 

Les fanzine à poils, exclusivement masculins

Oui, il y a à Japan Expo, beaucoup de fanzine yaoi (manga mettant en scène des personnages homosexuels avec la particularité qu'ils sont stéréotypés et souvent très efféminé et d'ailleurs, à destination d'un public au départ féminin). Il y a aussi des vrais fanzine gay aux histoires matures et assumées. Le lectorat est d'ailleurs sensiblement différent ! La cause LGBT étant chère à mes yeux, impossible de ne pas parler ici des deux incontournables du salon :

5 The Gardener (E 201, hall 5)
Un webcomics (disponible aussi en anglais) romantique mais pas gnangnan qui connait une version papier. Dessiné et scénarisé par Marc G, un pilier du fanzinat connu pour la série très fleur bleue « Rêve de lumière ». The gardener nous raconte, comme son titre l'indique, le quotidien d'un jardinier qui travaille pour un jeune homme aussi riche que naïf. Drôle et attachant.
Attention, The Gardener est invité sur le stand de Mxm Bookmark et Marc sera présent uniquement le week-end




6 Dokkun (M682 H6)
Là, nous changeons de catégorie. Bienvenu aux bears (ours). Il s'agit d'un fanzine qui assume totalement son propos gay, fier et surtout surtout poilu. Le contenu est interdit au mineur. Nous sommes aux antipodes des minets androgynes du yaoi traditionnel. Les BD proposée dans Dokkun évoluent plus dans la digne lignée d'un Tom of Finland. Le fanzine est traduit en anglais, en italien, en japonais et en coréen. 
Plusieurs artistes récurrents s'expriment dans ses pages (attention, interdit aux mineurs) :
- Fabrissou : fabrissou.tumblr.com


 

 

Les incroyables inclassable


7 Kokoro, le fanzine carritatif (C215 H5)

Kokoro (cœur, en japonais) est un fanzine qui a comme objectif, à chaque numéro, de lever des fond pour une associations caritative préalablement choisie. Cette année, il s'agit de « Maison Chance ». Les dessinateurs participants sont bénévoles, tous de grands talents (souvent des professionnels du milieu de l'édition ou de l'animation). Ils travaillent sur un thème en relation avec l’engament du bénéficiaire. Kokoro met la passion du fanzinat au service d'autrui et donne de la profondeur, du lien solidaire et du sens à un milieu souvent pourri par la soif de reconnaissance personnelle ou la cupidité. Une magnifique initiative servie par une équipe très pro, très sympathique. Le résultat finale est toujours un superbe recueil qui permet, outre la bonne action, de découvrir des artistes.





8 Jon Lankry (C215 H5)
Dessinateur au style reconnaissable comme un coup de poing en pleine tronche, vif et marquant, Jon Lankry sera présent sur le stand du fanzine Kororo (sauf le samedi). Garçon timide au talent incroyable, il signe « Zombi » la BD dont vous être le héros, ainsi que plusieurs recueil d'illustration inspirée de multiples univers. Il fait parti de ces personnes que j'ai le grand plaisir de retrouver à chaque convention. Cette fois, il propose un 48 pages couleurs de format A4.

Jon Lankry



9 Mageek (N672 H)

Attention, je vous parle d'un fanzine façon... magazine famine. Yep. Avec de la mode dedans. Yep. Et il est bon. Vraiment bon. Articles fun, intelligents, maniant avec finesse le second degrés sans basculer dans le potache ou la facilité. Mageek tient d'ailleurs plus du pro-zine avec une qualité de rédaction et de fabrication largement supérieur à certains titres vendus en kiosque. Il fonctionne avec des thèmes (j'ai lu et aimé le numéro 2 sur Docteur Who sans avoir vu un seul épisode de la série). Un hors série spécial Japon et Corée est disponible sur le salon.


 

10 Moemai, du manga à la française D201 H5


Aucun des fanzine précédents n'étaient dans la veine de ce qu'on s'attend à voir dans une convention manga, je vous en présente donc une artiste qui évolue avec talent dans ce milieu. Moemai, illustratrice et coloriste, a sorti de nombreux fanzines mais aussi des BD façon « french manga ». Son trait délicat reprend les codes graphiques du Japon où elle a séjourné, sans tomber dans la copie maladroite et facile. J'apprécie particulièrement la finesse de son travail, l'originalité de ses traitements et la grande sensualité de ses dessins.

Moemai


Et les autres ?


Comme je suis une grande malade, j'ai épluché toute la liste des exposants (plusieurs centaines) et regardé les sites lorsqu'ils étaient indiqués. Une journée a été nécessaire à cet exercice un tantinet fatiguant. Voici un liste des fanzines et artistes que je ne connais pas ou mal mais qui me paraissent mériter une visite. Certains sont très bon mais ne correspondent pas à ce que j'apprécie, cependant, je reconnais leur qualité !


Anna Karen N677 H6
Brown Rabbit B216 H5
Dragibuz P653 6 (style graphique très Disney, un des meilleurs du genre)
Dzaka B210 H5
Fanélia E 203 H5 (Fantastique proche de Chane, plus léché, très bon)
Hiraeth C 204 H5
Orpheelin C210 H5 (BD Fantastique, ligne claire, parfaitement maitrisé)
Niddheg D216 H5
Occuria Trigger S681 H6Lorigami R687 H6
Pulsart studio B195 H5
Sea Turtle M699 H6
Senri E213 H5
Tpui M676 H6
Yumyum studio D210 H5 (Fanart SD, le pionnier dans le domaine, existe depuis 15 ans!)

En conclusion


Du côté amateur, Japan expo regorge aussi de fanzines d'écriture, de stand de bijoux et d'accessoires faits par des petits créateurs. Si certains se contentent d'assembler des breloques made in china, d'autres les fabriquent de A à Z, avec leurs petits doigts de fées. Je n'ai ni la motivation ni les compétences pour vous parler des perles qui se cachent dans ces domaines-là. Mais je peux vous garantir qu'elles existent et méritent vraiment de prendre au moins plusieurs heures pour arpenter les allées à la fois de l'espace « jeune créateurs » du hall 5 mais aussi de l'espace dans le Hall 6 dédié aux fanzines. Trop de visiteurs l'évitent, sachant qu'il est le repère des boutiques à conneries contre-faites. 
Vous passez aussi à côté d'un des trésors du salon : ces passionnées, artistes en herbes, volontaires motivés qui font que depuis des années, les conventions manga restent un lieu d'échange, fun, léger mais aussi un vrai bouillon de créativité. C'est dans les allées de Japan Expo, sur les stands amateurs qu'on trouve les graines de la BD de demain, qui permettront à des milliers de lecteurs de rêver, de voyager, d'être émus.
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Love is in the air, chronique d'un New-York suranné en BD, par Lapone et Gihef




Greenwich Village, au début des années soixante. Une époque mythique qui prend vie de nouveau sous le trait d'Antonio Lapone et le récit pétillant de Gihef. Nous suivons les aventures rocambolesque et romantiques de Norman Oakes, un chroniqueur taciturne dont la vie est chamboulée par sa charmante voisine.

L'attirance des contraires et ses petites complications


Norman aime ses habitudes, le calme et la continuité. Il aime que rien ne bouge ou alors par trop vite. Il n'aime pas le bruit, le changement, la modernité et toutes ses petites révolutions qui bouleversent le quotidien. Alors, quand Bebe Newman, hôtesse de l'air et égérie de la PANAM s'installe dans son immeuble, juste au dessus de chez lui, le train-train de Norman vole en éclat. Fêtarde et insouciante, Bebe est un ouragan. A la fois élégante et sans-gène, naïve et volontaire, elle a le chic pour se mettre dans des situations inextricables. Bientôt, le pauvre Norman se retrouve happée dans les histoires abracadabrantes de la jeune femme pour une cohabitation remuante.

En effet, malgré son caractère bien trempée, Bébé demeure foncièrement gentille. Pour mettre à distance un ancien amant jaloux et envahissant, elle décide de feindre une relation avec Norman. Or, tout le monde sait qu'on ne badine pas avec l'amour.

Gihef nous raconte avec humour et distance le quotidien de Norman mais aussi de tout l'immeuble où il vit, dressant un portrait touchant de ses habitants. Du la concierge faussement taciturne à la maman qui gère seule un mouflet casse-pied, en passant par la mamie cougouar et à l'artiste égocentrique et ours, une galerie haute en couleurs de personnages secondaires donne vie à ce New-York au charme suranné

Pour le plaisir !


Le trait particulier de Lapone très anguleux, à la fois simple pour les visages et les silhouettes, et fouillé pour les décors, correspond parfaitement à l'esprit léger et rafraichissant de cette BD. La mise en couleur Anne-Claire Thibault-Jouvray présente des gammes de demi-teintes jamais criardes ni mollassonnes. Elle donne beaucoup de subtilité aux dessins. La narration, impeccablement maitrisée, emmène le lecteur dans une histoire assez téléphonée où pourtant on se laisse prendre au jeu. Les dialogues, fluides et décapants, s'adaptent parfaitement à l'humour de situation.
Love is in the air est parfaitement conçu pour détendre et divertir, sans tomber dans le travers du produit sans âme. La culture et la politique des années 60 est distillée avec soin, de sorte qu'on a quand même envie de ressortir un livre d’histoire sur la période, juste par curiosité. Là où certaines BD sont « fun » sur le moment et s'estompent vite de notre esprit, ce récit-là perdure, une douceur légère et agréable, une bulle de champagne, qu'on a envie de relire, juste pour le plaisir.

Si Love is in the air est un one shot, ce récit s'intègre dans une série «Greenwich Village » avec déjà prévu trois autres tomes qui se dérouleront dans le même immeuble et où on recroisera certains personnages. Si le premier est une comédie romantique légère, le second lorgnera plutôt vers le polar, le troisième vers le conte de Noël et le quatrième aura une dimension plus politique.
Nouveau venu dans le marcher de la BD, les éditions Kennes, surtout connu pour leur catalogue jeunesse, s'engagent sur la durée pour cette série. Un attitude de plus en plus rare qui mérite d'être soulignée.




Interview d'Antonio Lapone à propos de son travail sur Greenwich Village

Le blog d'Antonio Lapone 
http://laponeart.blogspot.fr


La BD sur le site de l'éditeur
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« Sous le lit » une BD sensible et sensuelle de Monsieur Q




"Sous le lit" est tranche de vie d'une jeunesse engluée dans une adolescence qui n'en finit pas, qui tente de devenir adulte malgré la rugosité du monde et son apparente morosité. L'intrigue se construit autour d'un sujet épineux, un l'accident bête et potentiellement mortel : la relation sexuelle ou tu oublies la capote. Cependant, il s'agit plus d'une BD qui parle d'amour sous toute ses formes : dans le couple, entre ami, entre parent et enfant.

Le préservatif préserve de tout... y compris des crises d'angoisses


Valentin a un vingtaine d'années ; l'âge où on sait que les monstres sous le lit n'existent pas mais que le monde est peuplé de menaces bien pires que celles imaginées par nos peurs de l'enfance. Pourtant, on a encore toute la fragilité et les appréhensions d'un oisillon, doutant de sa capacité à prendre son envol. Et un écart fâcheux, un petit accident, risque de faire voler en éclat les belles promesses d'avenir.
Jeune étudiant, homosexuel, Valentin a une aventure lors d'une soirée arrosée. Le lendemain, il ne se souvient plus si le préservatif était de la partie. Suit alors une décente dans l'angoisse de la contamination, l'incapacité d'affronter le test sanguin, les mensonges à Émilie, sa meilleure amie, les silences avec sa mère qui ignore tout de l'attirance de son fil pour les garçons.

Timide et introverti, il se planque sous le lit, avec les monstres et les moutons de poussière. Il tente de fermer les yeux, d’ignorer très fort la réalité, mais personne n'est dupe et surtout pas Émilie qui le houspille. Petit à petit, il accomplira le chemin vers le cabinet du médecin, le chemin vers l'adulte, vers une acceptation profonde de ce qu'il est et de celui qu'il veut montrer au monde.

Le talent n'attend point le nombre des années


Le trait hésitant, un peu brouillon de Monsieur Q (Quentin Zuttion) retranscrit les émotions et les conflits intérieurs avec tant que justesse qu'on se sent happé par la terreur de Valentin. Avec un découpage soigné qui laisse la place au passage du temps et aux petites choses de la vie, le récit progresse tout en douceur. La construction narrative est impeccable avec un choix judicieux du flash back qui donne au lecteur la certitude, dès les premières pages, que Valentin pourra dépasser ses craintes. Les représentions graphiques de la panique et les différents choix dans le traitement du dessin, en fonction du bagage émotionnel des scènes, dénotent d'une grande maturité artistique pour ce jeune homme.
Les dialogues sont fluides, dans l'air du temps, parfaitement compréhensibles (même quand on a deux fois 20 ans!). Le rythme est parfait : une alternance entre le quotidien et les ruptures graphiques quand les masques tombent et que Valentin cède à ses craintes.
Loin des stéréotypes et des discours moralisateurs, voici une BD en forme d’instantané sur une génération de nouvelles pousses qui rêvent toujours de libertés. Le sujet était casse-gueule, surtout quand on connait les statistiques sur la progression en recrudescence du SIDA et des MST. Pourtant, Monsieur Q le traite directement, avec sincérité et évitant l’écueil du discours lisse de campagne de prévention.
Il nous parle des difficultés de la vie quand on est hors des clous de la norme hétérosexuelle, nous parle de la douleur de grandir, d'être soi-même. Car il s'agit avant tout d'une histoire intime sur le passage de la fin de l'adolescence à l'age adulte, sur la transformation en un individu responsable et pourtant, toujours fragile et faillible qui veut être aimer.
Un seul bémol : l'omniprésence de la cigarette parce qu'il fallait bien que je trouve un truc négatif.

Sous le lit est une BD intelligente qui s'adresse aux curieux de l'Humain, qu'on soit jeune ou moins jeune, hétéro ou pas dans les cases. Bien sur, ce livre rappelle aussi que la capote évite non seulement de chopper et transmettre des saloperies mais surtout, qu'elle garantie - un peu - la quiétude de l'esprit.



Cette BD est sortie chez un petit éditeur spécialisé LGBT "Des ailes sur un tracteur". Sa diffusion est peut-être assez confidentielle. Le plus simple est de vous rendre sur le site de l'éditeur :

http://www.desailessuruntracteur.com/NOUVEAU-Sous-le-lit--la-premiere-BD-de-MR-Q--une-histoire-d-amour-et-d-amitie_a166.html

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Enfin disponible, « Les destructeurs » la BD coup-de-poing de François Amoretti





Voici un projet dont je vous ai déjà parlé avec enthousiasme ; Auto-édité, financé grâce à la plate-forme Ulule, le livre est maintenant imprimé. Son auteur expose actuellement à la galerie parisienne arludik et il sera en dédicace le samedi 6 février, pour le décrochage. Une occasion de se procurer son ouvrage et d'admirer « en vrai » ses magnifiques dessins et découvrir ses nouveaux projets.


L'histoire Destructeurs


Les Destructeurs est roman graphique protéiforme qui tient à la fois du conte fantastique, du récit d'aventure épique et de la satire sociale.

Londres, de nos jours, Shauna se sent mal, déphasée par rapport à ses contemporains. La vie ne l'a pas épargnée. Elle travaille le soir comme serveuse dans un pub, étudie le jour, et la nuit, s’effeuille devant sa webcam tant elle peine à joindre les deux bouts. Son quotidien terne et solitaire vire au cauchemar. La malchance lui colle à la peau avec une constance surnaturelle. Tant et si bien qu’elle se sent persécutée. Paranoïa ou risque réel ? Après une agression violente, Shauna n'en peut plus. Quelque chose en elle se rompt, ou peut-être se libère. La voilà soudain téléportée dans un petit village d’Écosse.

C'est le début de la fin. Les maux de notre monde moderne (la saleté, l’idiotie de la masse inerte, l'égocentrisme, la contamination radioactive...) s'incarnent pour devenir des nouveaux dieux tout aussi formidables que mortifères. Leur objectif est simple : anéantir Shauna. Leur particularité réside dans leur origine : ils sont la création des hommes. L'affrontement entre Shauna et ces créatures sera apocalyptique. Une seule issue semble possible : la destruction du monde.

Shauna est-elle la cause du carnage en refusant de mourir et de se sacrifier pour l'humanité ? À moins qu'elle en soit la sauveuse en éradiquant ces dieux asservissants... Dans son combat, elle ne sera pas seule, avec à ses côtés les membres disparates d'une équipe de cricket ! Tandis que notre groupe de héros lutte pour la survie de tout ce qui leur est cher, d'autres préparent lâchement leur fuite à bord d'un immense vaisseau, le Ark II. Shauna, par son refus de capituler et ses actions radicales, devient le bouc émissaire idéal. Arrivera-t-elle à sauver l'essentiel avant que les nouveaux dieux et la stupidité des hommes ne la terrassent ?

Le récit des Destructeurs est porté par la force de la mythologie nordique mais aussi de légendes et croyances de multiples origines, comme on le retrouve souvent dans les scénarios des jeux vidéo japonais, qui puisent dans les cultures du monde entier et créent des panthéons cosmopolites.
Malgré la violence visuelle et le sérieux des thèmes abordés, un humour absurde, très britannique dans l'esprit, allège le récit et en fait un roman graphique divertissant.


 

Petite biographie de l'auteur


François Amoretti est un dessinateur français aux influences éclectiques et au style graphique affirmé, qui aime tester de nouveaux modes narratifs.
Né à Aix en Provence, il a grandi sous l’influence des estampes de Hokusaï et des gravures de John Tenniel. Son dessin exprime toute sa fascination pour les femmes, particulièrement pour les figures hors-normes, fortes, qu’elles soient des pin-up vintages, romantiques ou guerrières.
Après des études d'arts appliqués à l’École supérieure d’arts graphiques Penninghen à Paris, François Amoretti part vivre au Japon. Durant une dizaine d'années, il y travaille comme illustrateur notamment pour la presse, participe à des expositions et à des concours prestigieux comme celui du musée d’art contemporain de la ville de Tokyo.

De retour en France, il revient en Provence et rejoint le studio Gottferdom. Sa rencontre avec la scénariste Audrey Alwett apporte à ses illustrations les mots qui lui manquent, ainsi qu'un récit structuré. Ils signent ensemble trois albums de contes, publiés aux éditions Soleil, avec comme dénominateur commun des personnages féminins charismatiques et complexes.
Puis, François Amoretti s’émancipe, il s'essaie au scénario et quitte l'univers de l'illustration pour celui de la BD. Ce changement de mode expression s'accompagne aussi d'une rupture plus profonde : dorénavant, il s'adresse à un public adulte. Sa série Burlesque girrrl en deux tomes séduit le lectorat. On y retrouve toujours une thématique autour de la féminité mais cette fois plus rebelle, inspirée par le mouvement des effeuilleuses burlesques, de la musique rockabilly et des vieilles voitures.

Souhaitant raconter des histoires encore plus intimes et sans concession, il fonde en 2015 le label Four Horsemen. La structure regroupe plusieurs artistes et peut accueillir le nouveau projet de François : Les Destructeurs, un projet audacieux qu’il mûrit depuis plusieurs années. Face à la frilosité des éditeurs à publier ce projet en l’état, dans toute sa radicalité et sa singularité, François a décidé de le sortir du circuit traditionnel. Ainsi, il peut s'exprimer en tout liberté.
En parallèle, il continue de sortir des ouvrages en collaboration avec d'autres scénaristes (Doggybags chez Ankama et un Sketchbook chez Comix Buro).


Quand François amène un peu d’Écosse sur les quais de Seine

 

L'auto-édition pour un livre luxueux


Un auteur déjà édité par des maisons reconnues (Soleil, Ankama...) qui sort un livre en auto-édition, ce n’est pas habituel. Pourtant, avec la situation économique du marché de la BD, ils sont de plus en plus nombreux à auto-publier un projet, souvent intime ou très original, sans pour autant quitter l’escarcelle de l’édition traditionnelle (Enrique Fernandez avec Brigada…)

François Amoretti a fait ce choix et l'assume pleinement. Dès les prémices du projet, François souhaitait sortir un livre sans concession. Pour que ce roman graphique se concrétise selon ses souhaits, il a donc opté pour l’auto-édition, rendue possible grâce à une plate-forme de financement participatif.
Il a pu ainsi contrôler toutes les étapes de la maquette à la fabrication afin que Les Destructeurs soit un livre dans l’esprit des vieux ouvrages classiques précieux qu’il affectionne tant. Le montant collecté par la campagne de financement a dépassé les objectifs, autorisant encore plus de fantaisie pour l’impression.
Les Destructeurs a une couverture en simili-cuir, avec des embossages et des dorures, les tranches colorées (pantone 666, ça ne s’invente pas !), et un tranchefile dans l’esprit des ouvrages classiques.

François Amoretti à la galerie Arludik

Féminisme et engagement politique


Les ouvrages de François Amoretti sont toujours centrés sur un personnage féminin. Ses héroïnes se caractérisent par une grande épaisseur psychologique, avec des contradictions et des failles qui les rendent très crédibles. Leur personnalité et leur motivation évoluent au fur et à mesure des albums.

Au début de sa carrière, il dessinait des Gothic Lolita post-adolescentes rebelles. Cependant, la dimension gentille et mignonne l'emportait sur leur originalité et leur anti-conformisme. Avec Violette, dans Burlesque Girrrl, l'héroïne devient une adulte, elle affirme sa féminité envers et contre les carcans sociaux. Cependant, elle reste encore prisonnière de son image de par son exposition publique et sa profession de chanteuse et effeuilleuse burlesque.
Shauna, la protagoniste des Destructeurs, est l'héroïne la plus radicale des BD de François Amoretti. Elle utilise sa propre image et le stéréotype de la femme-objet pour exploiter le système (les webcams coquines), un peu comme Violette. Mais cette situation change rapidement : Shauna abandonne ce jeu pour rentrer en conflit ouvert avec les injustices, inégalités et aberrations diverses de notre société.

L'évolution des héroïnes, qui gardent pourtant des traits communs très forts, s'explique par le lien presque charnel qui unit l'auteur avec elles. Il ne les conçoit pas comme un homme fasciné ou attiré par le sexe opposé et qui projetterait ses fantasmes et attentes : chaque nouvelle héroïne est dessinée comme la femme qu'il aimerait être.

L'idéalisme de Shauna et sa radicalité sont l'expression tangible de la violence de notre société, du flux d'informations terrifiantes qui envahit notre quotidien. François Amoretti revendique la dimension sociale des Destructeurs. Il a choisi le dessin et les mots pour exprimer sa colère face à la brutalité absurde du monde que chacun peut constater en regardant les news à la télé ou en lisant la presse.

Il a été particulièrement choqué par la catastrophe de Fukushima en 2011 et son traitement par le gouvernement japonais, qui a choisi ouvertement le déni. Ses préoccupations se retrouvent dans ce livre où la thématique de l'écologie est omniprésente. Elle s’additionne d'un rejet du consumérisme acharné, enfant du libéralisme et de ses dérives. Les attentats de janvier 2015 à la rédaction de Charlie Hebdo et le débat sur la liberté d’expression, la laïcité et le blasphème qui a suivi, ont aussi renforcé certains des propos de l'ouvrage. En effet, le grand adversaire manipulateur des Destructeurs est le Dieu Unique. Cette entité tente de détruire Shauna par tous les moyens, quitte à raser la planète. Elle est née de l’agrégation des trois grandes religions monothéistes.

Farouchement athée et surtout profondément humaniste, François Amoretti choisit la satire comme mode de dénonciation. Elle apporte la distance nécessaire afin d'éviter l’écueil du discours moraliseur ou nihiliste.


J'ai écris texte pour le dossier de presse de François, d'où le ton objectif et l'absence de fautes. Pour ceux qui ont échappé à mon matraquage sur les réseaux sociaux, ne doutez pas de mon enthousiasme. J'attends avec impatience les retours de ceux d'entre-vous qui l'auront lu !

Blog de l'auteur : http://www.francoisamoretti.com/


Autre article dans l'étang avec des images de planches entière : http://etang-de-kaeru.blogspot.fr/2015/01/les-destructeurs-un-projet-bd-courageux.html

Le début du livre à découvrir sur BDGest :
http://www.bdgest.com/preview-1871-BD-les-destructeurs-recit-complet.html
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