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NaNoWriMo 2020 : bilan en demi-teinte



En déclarant ma participation au NaNoWriMo cetteannée, j’espérais trouver l’énergie pour écrire 50 K mot sur plusieurs fronts : d’abord des articles de blog, ensuite, un texte de non fiction, très personnel. Le défi sur ce plan m’aura permis de m’apaiser, même si le résultat ressemble plus à un champ de mines qu’à un quelconque texte vaguement publiable. Même pas un brouillon, juste un truc vomi, à la granulométrie variable, à la dureté fluctuante et à la viscosité pâteuse. L’introspection souvent pénible imposée par l’exercice m’a laissé plusieurs fois exsangue, dans un contexte d’absence de repère particulier, ou plus exactement, un contexte de repères qui n’étaient pas les miens.

Durant tout le mois, j’ai partagé le quotidien et le rythme d’une famille avec un emploi du temps chargé, alors que de mon côté, ma vie tient du pont suspendu au-dessus du vide, dans un paysage nimbé de brouillard. Je ne vois plus d’où je viens et je ne sais plus trop où je vais. Je me contente d’avancer, pas à pas, sur des planches parfois vermoulues, souvent je suis prise de panique par les interstices vertigineux. Les mains agrippées au cordage usé, une prière sans conviction pour garder de l’espoir. Avancer. Mais je pourrais tout aussi bien poser mon cul et balancer mes jambes, un temps infini, jusqu’à ce que les muscles fondent, que mes membres s’atrophient et que j’en perde mes chaussures.

Je vis mal cet échec. Il s’amoncelle sur le tas toujours plus haut des déceptions alors que je tourne résolument le dos à celui des accomplissements et de réussites, refusant de comptabiliser le positif. Crétin de cerveau.

Joyeux biais de focalisation sur les trucs ratés, pourris, qui font mal. Je le sais, mais pour l’instant, je le laisse planter ses crocs dans mes mollets. Essayer d’avancer sur un foutu pont brinquebalant avec des kilos de tristesse et de désillusions, quel exercice à la con !

Alors, la quantité de mot n’est pas au rendez-vous cette année. Pourtant j’ai pissé de la ligne, tous types d’écriture confondus, sans trop me relire ni corriger. Malgré cela, je n’ai pas tenu la distance.

 


 

Si je regarde le chemin accompli, j’ai mis à jour mon blog avec quelques articles perso et surtout, l’un assez conséquent, au sujet de l’apprentissage du japonais. D’ailleurs, une partie de la raison de mon échec du NaNoWriMo cette année tient au temps passé à dépoussiérer de façon compulsive mes connaissances, surtout pour les kanji. En un mois, j’en ai réappris bien 150 et si j’intègre ceux en cours, je monte à plus de 200. Pour le vocabulaire, il y a encore du boulot. Je n’ai pas non plus pris le temps de réviser la grammaire, avec de l’écoute quotidienne de 30 min à deux heures de podcast en japonais, certaines structures reviennent doucement. Je ne pensais pas m’impliquer autant, j’avais prévu d’autres activité manuelles pour ce mois de novembre, dans


la campagne belge : apprendre les bases du crochet qui s’est avéré problématique en raison de la laine conseillée par la vendeuse de la mercerie (il est impossible de défaire mes ouvrages), et dessiner. Une activité qui demande trop de concentration et laisse trop d’espace de silence dans mon crâne. Mes pensées et mes ruminations gambadent alors et jouent à saute-mouton.

Oui, j’avais un peu chargé le programme de novembre, surtout avec un moral au plus bas et une procédure de divorce en cours. Cependant, je croyais sincèrement réussir, cette année, à produire cette quantité de mots, à atteindre les 50 K. En travaillant sur soi, sans écrire une histoire, mais son histoire, en imaginant et s’imprégnant non d’une ambiance mais de son état intérieur, le flux a été irrégulier et souvent, malgré l’envie et l’attente, un maigre filet de mot a jailli, à peine un pissouillou, pas de quoi remplir une citerne. Ce texte-ci compose en quantité les 2/3 de ce que j’ai pondu, à savoir 44 K mots.

Et je ne sais que faire avec, à part continuer le travail.

 


 

La bonne surprise du NaNoWriMo s’est produit sur les derniers jours. Un auteur que j’apprécie beaucoup, Nicolas Pages, a partagé un appel à texte de son éditeur lyonnais – une incitation forte vu mon souhait de relocation – réservé uniquement à des autrices. J’ai gardé l’info dans un coin de mon crâne, et un bout d’idée s’est agrégé à un autre, à des réflexions et inquiétudes, et hop, un bout de machin qui pourrait être un nouveau texte a pointé son nez. Obéissant à la loi du NaNoWriMo qui consiste à balancer pêle-mêle les phrases qui te passe par la tête, je me suis lancé, encore une fois sans filet, dans une fiction. J’ai des projets qui attendent que je passe à l’acte. Ils sont structurés, documenté, bien rangés. Et, aussi, ancré dans le naufrage de mon ancienne vie. Trop teintés de perte pour l’instant. Alors voilà, je m’embarque dans un machin sans rien connaître, j’ai une vague trame, une idée de fin et deux personnages. Je verrai où ce truc me conduit, que se soit un court roman qui rentrerait dans les clous de l’appel à texte, ou une nouvelle ou novella, qui ira grossir le tiroir des machins finis et non publiés.

Cette année, le NaNoWriMo est un échec puisque je n’ai pas franchi la ligne d’arrivée visée. Le défi m’aura aidé à écrire, au quotidien, et par mon implication sur le blog, à partager mon expérience sur l’apprentissage du Japonais. J’ai à ce sujet un second article en préparation.

Par rapport au deux dernières années, novembre aura été un mois relativement productif et épanouissant sur le plan créatif et surtout, pour ma remise en cause perso, qui tient plus de l’intervention d’une garnison armée de pelleteuse que d’un d’un travail méticuleuse, réfléchis et constructif. À force de tout foutre en l’air, je suis au moins dans l’air du temps, de la déconstruction du moi et de la culture acquise, hétéro cisgenre, colonialiste, patriarcale et tutti quanti. Émancipation me voilà (ou juste chaos et destruction).

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[Journal] La Sablière




Du sable sous mes chaussures de rando.

Comme en mars, à Quiberon, juste avant le coup de semonce, rentrez-chez vous, nous sommes en guerre, enfermez-vous, nous sommes en guerre, pas besoin de masque, et bah, le gel hydro-alcoolique, on fera sans… Mais nous sommes en guerre.

Je n’ai pas vu passer l’été, le cœur congelé.

 

 

Du sable comme à Deauville, du sable comme à Dinard et à Dinan, pour nos vingt-ans. Du sable d’escapade, des bribes de vacances et de week-end prolongés, rares. Du sable sous mes chaussures qui résistent. Elles ont pris l’eau après avoir marché dans la prairie détrempée. Un coup de bombe imperméabilisante pour finir de bousiller la couche d’ozone et prolonger un peu la survie du nubuck. Les semelles tiendront encore longtemps. Plus que nous après nos vingt-ans.

Ce sable-là, tu ne le fouleras jamais.

Cet endroit-là, tu ne le connaîtras pas.

Juste une sablière, peut-être encore exploitée, un terrain de jeu pour ados en VTT, chiens en manque de course et bestioles sauvages en manque de terrain pour se dépenser. Novembre aime les jaunes souffreteux et les rouilles résistants, il tolère aussi les cramoisis à la fougue arrogante. Éventrées par les hommes avides, les strates exposent leurs surprenants dégradés colorés et leurs entrailles coulent en ravines. Canyon miniature entre des prairies où paissent des moutons. Au loin, deux ânes braient dans le couchant.

 

 

Sur le sentier, je fixe mes pieds. Je songe à avant. Le sable d’avant toi. Celui du Portugal, de la Corse. Celui de la Baie de fourmis et de Passable porte ta marque. Mémoires souillées, salées. Pas envie d’emporter partout le poids du vide dans ma poitrine. La Corse. Quiberon. Mieux, simplement ce lieu. La Sablière. Bioul-sur-Plage. Au bout du chemin, un petit lac où nagent les arbres, silhouettes déjà presque nues. Une souche rongée se dresse, phallique et sculpturale, architecture étrange ou création contemporaine in-situ pour palier à la mort lente des musées ?

Je flanche, scindée, dissociée.

Éparpillée en grain, je coule, asséchée. Mouillée, je reprends ma cohérence, hélas toujours friable.

Marcher, dans le sable, dans l’herbe, dans la gadoue, sur les feuilles glissantes, dans le sous-bois dévasté par les engins forestiers. J’entasse les grains de souvenirs, les odeurs, les impressions de couchant, les halètements de la chienne, la tension dans les muscles après une grimpette, l’oppression dans la poitrine quand la vie d’avant m’assaille, le japonais qui noie mes oreilles et le vent, distant.

 


S’accrocher. Se remplir.

Il est temps de retourner le sablier.

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Pourquoi j’écris ?


 

Il y le bruit de la rivière et puis les pieds qui marchent et qui écrasent des feuilles, derrière au loin un moteur, peut-être la route ou une tronçonneuse, enfin, il y a la présence sonore de la forêt avec le pépiement des oiseaux, des petits craquements, la boue, et ce bruit habité rappelle que je ne suis pas seule. Je suis seule à marcher, mais je ne suis pas seule. Déjà parce qu’il y a dans ma main ce bijou de technologie qui s’appelle smartphone avec son GPS. Même si je ne connais pas cette forêt, que je n’ai pas de carte, je sais qu’elle n’est pas très grande, que je ne peux pas vraiment m’y perdre, je peux téléphoner, parler, chatter et en même temps, je suis seule parce lors de ma promenade quotidienne que je tâche d’effectuer par beau temps, depuis que je suis ici. 

Mettre les jambes en mouvement, mettre le corps en mouvement, c’est une autre façon de mettre la tête en mouvement et éveiller cette partie un peu magique qui fait qu’on écrit.


Dimanche matin, j’ai assisté à une réunion, une rencontre informelle sur le web d’un groupe qui s’appelle Écrire à Tokyo et qui a été initiée par deux Français qui habitent à Tokyo, Julien Bielka, qui réside dans la ville depuis 2006 et Lionel Dersot, depuis 1985. En 35 ans il a constaté les évolutions de la perception du Japon, arrivé à une époque où le pays n’était pas du tout à la mode, ni comme il l’a justement dit "un produit marketing". Écrire à Tokyo regroupe des personnes d'horizons différents avec en commun un intérêt pour l’écriture, quel que soit sa forme. Lors de la dernière réunion était présent trois Français de Tokyo dont les deux concierges fidèles, un autre compatriote vivant à Takamatsu, que j’ai eu le plaisir de rencontrer par hasard lors de mon dernier voyage et un Japonais vivant à Paris. Quant à moi, j'ai assisté depuis mon exil belge.

Nous avons discuté du « pourquoi d’écrire ». Ce sujet me touche tellement que j’ai été incapable de prendre la parole. J’ai écouté soigneusement les paroles de chaque participant détaillants leurs motivations et je me suis retrouvées dans certaines, notamment dans celle de Julien « pour ne pas devenir fou ». Dans mon cas, le glissement vers la folie est une de mes plus grandes peurs et l’entendre ainsi énoncée, avec une simplicité abrupte, m’a énormément ému et retournée. Je n’étais pas en état de prendre la parole. 

 

J’ai beaucoup réfléchi. 

J’écris pour ne pas devenir dingue, pour sortir de moi certaines émotions, parfois, des choses très mesquines et des choses très moches que je n’ai pas envie de conserver ni de cultiver.

Cette écriture prend place dans mon journal. Elle n’est pas destinée à être lu. Je documente aussi de façon factuelle l’épreuve que je traverse depuis la rupture avec mon compagnon, parce que ma mémoire est très défaillante. J’oublie les choses désagréables sauf si sont associées à des épisodes ou j’ai ressenti une vive honte, dans ce cas, je n’arrive pas à m’en débarrasser. C’est marqué au fer rouge dans mon esprit. J’y repense souvent et la honte se double d’une culpabilité terrible et protéiforme : de ne pas avoir su agir correctement, ne pas avoir su dire les choses, ne pas avoir écouté l’autre…

Cette écriture qui n’a pas pour objection d’être divulguée.


Pourtant, de ce travail cathartique, une partie qui atterrit sur mon blog. Ma motivation première reste « ne pas devenir dingue », cependant, des bouts de texte subissent un travail de sublimation. Je peux donc les divulguer. On est dans le deuxième effet kiss cool de la catharsis qui consiste à purifier, et livrer au monde quelque chose de beau, une fois qu’on s’est débarrassé du caca intérieur. À moins qu’il ne s’agisse du stade ultime de la décomposition : de la pourriture qui permet de nourrir des jeunes pousses. Actuellement, mon projet de texte dans le cadre du NaNoWriMo aborde ce thème.


 

 

L’autre type d’écriture est fictionnelle.

Mes motivations diffèrent pour celle-ci. Cette écriture demande par ailleurs d’être bien, car je dois réfléchir, structurer. Je suis plus architecte que jardinier, même si mon mode d’élaboration devenait de plus en plus chaotique avec l’expérience. J’écris de la fiction pour partager. Pour moi, l’histoire est presque secondaire. Ce que je veux transmettre est plus de l’ordre d’une ambiance et d’émotions.

Un des participants a parlé de son désir de transmission en lien au fait qu’il n’avait pas d’enfant. Dans mon cas, n'en voulant pas, cela ne me dérange pas. Cependant, je pensais finir ma vie avec mon compagnon, ce qui ne sera pas le cas. J'ai aussi ce souhait de transmettre, de laisser quelque chose derrière moi. Même si mon manque de confiance me souffle que déjà, ce n'est pas hyper intéressant, et en plus que la notion de postérité est très narcissique. Je fais ce que je peux, en fonction de mes capacités.

En fait, j'écris, car je n'ai pas le choix. Si je n'écris pas, je vais très très mal. Les périodes sans écriture me transforme en une personne que je n'approuve pas, qui n'est pas agréable et surtout, je n'ai pas de plaisir de vivre.


Pour résumer, j’écris pour ne pas devenir folle, j’écris pour me faire plaisir, j’écris pour transmettre, et peut-être – c’est mon côté mégalo – parce que ce que je n’écris pas moi, personne d’autre ne l’écrira. Même si mes mots ne sont ni originaux ni novateurs, cela reste mes mots, ma singularité. Même si l’intérêt ne dépasse pas celui d’un cercle restreint, j’ai choisi de m’exprimer en public sur mon blog, depuis 2010. Les circonstances actuelles font que j'ai passé en privé ma présence sur les réseaux sociaux. Je souhaitais me soustraire au regard de mon ex-compagnon et pouvoir m’exprimer sans trop d’auto-censure. Cependant, ce retrait est probablement temporaire, j’assume ce que je raconte, même lorsque la qualité n’est pas au rendez-vous, même lorsque mon avis évolue.

Enfin, j’écris aussi probablement pour avoir des retours, pour combler mon grand besoin de reconnaissance, pour avoir ces petits coups de pouce, cette empathie, ce lien avec des parfaits inconnus qui me disent « moi aussi, je te comprends ». Le plus beaucoup compliment que je puisse avoir c’est lorsqu’une personne vient me dire que j’ai exprimé qu’elle ressent et qu'elle-même n'arrivait pas à verbaliser. Ces instants rares balayent les doutes qui surgissent à intervalle trop régulier.
Et vous, pourquoi écrivez-vous ? Ou, pourquoi n’écrivez-vous pas ?


Si le groupe Écrire à Tokyo a piqué votre curiosité, les informations sont disponibles ici :  

https://www.ecrirea.tokyo




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[Journal] La gadoue

Derrière la maison où je réside en ce moment, il y a bois, juste assez grand pour être qualifié de forêt par une citadine en goguette de ma trempe. L’automne s’installe tranquillement, jaune et doré, carbonisé maronnasse en raison de la sécheresse de l’été. Ici, pas de rubis, pas de cimes incandescentes, de camaïeux soleil couchant. L’arbre jaunit, brunit même et vite, se dépouille de sa ramure malade, d’un coup de vent. Il n’a pas d’érable dans le coin, pas d’arbre à l’automne surprenant, à part quelques essences plus exotiques plantées dans les jardins des quelques dizaines de maisons qui forme un village.

 



En octobre, la grisaille a plombé le moral du pays alors que s’annonçait la tant redoutée « deuxième vague » de la pandémie. Vous savez, celle qui n’a surpris personne sauf le gouvernement… Je suis arrivée ici vendredi, dans la nuit. Le samedi matin, un soleil radieux trônait au-dessus de petit bois. Si depuis il a plu et la température a chuté, avec ce matin la première gelée, les percées joyeuses de l’astre tire un peu le moral de sa turpitude épuisante. Comme il a plu, le petit bois si assoiffé cet été s’est transformé en marécage de fortune. Les rues de fonds de vallées se déverse sur les chemins et la gadoue règne en maître. Saphira, la chienne, cavale devant moi, extatique devant tant de possibilité de jeux. Je marche avec précaution, préférant éviter glissade et bain de boue impromptue. Je laisse ce plaisir aux sangliers dans leur souille.

 

 

 Bien alignée, dans une trouée, une série de champignons encore humide de rosé égaie ma fin de matinée. Agenouillé, je les photographie sous les coutures, du pied au chapeau, et observant leurs lamelles parfaitement rangées. Une jeune pousse d’ortie me rappelle que la boue n’est pas la seule menace. J’enjambe le ru, d’une main accrochée au tronc d’un boulot innocent, je n’ai aucune envie de noyer mon unique paire de chaussures de rando. Je voyage léger, partie inopinément avec une valise de taille modeste. OK. En vérité je suis partie dans un état frisant la panique, la poignée de neurones encore fonctionnels concentrés sur la tâche titanesque de ne pas trop oublier de trucs essentiels (sachez que mes chaussettes en pilou sont restées à la maison, et c’est le drame). J’arrive sans encombre à ne pas me casser la margoulette sur le terre-plein. Saphira elle, n’a pas les mêmes hésitations. Ravie par la fraîcheur de la baignade, elle partage son enthousiasme et venant s’ébrouer à mes côtés. Merci.

Mon stock de pantalon aussi est limité…


 

Dans les arbres, les chants des oiseaux. Mon identification se limite à celui des mésanges, si gaie avec leurs trilles mélodieuses. Ne pas savoir nommer, ne pas savoir reconnaître, ne m’empêche pas d’apprécier les sons de la nature. Les parcelles ici sont exploitées en bois et des planques de chasseurs rappellent que ce paysage est fabriqué, habité, presque autant que la ville. Pourtant, ici, sur ce chemin aux profondes ornières, je respire un air de liberté, de calme. Pas de masque, le vent froid sur mes joues. Pas d’attestation sur mon smartphone, juste mon podomètre. Je savoure ce privilège que beaucoup de mes amis n’ont pas. Dans d’autres circonstances, avec un logement à moi, pas en transit, être confinée seule aurait peut-être était envisageable, sans l’angoisse sourde de craquer.

Depuis la rentrée, je tiens, toute rapiécée. Ficelle de fortune pour conserver ensemble ce qui se disloque, les bout arrachés qui pendent, effilochés, piqués d’échardes qui s’accrochent et risquent même de blesser ceux qui viennent m’aider. Dans le silence vivant du petit bois, les pieds dans la boue, les mains transies, j’écoute. Le jappement de joie de la chienne, le clapotis de la rivière en contrebas et toujours, le chant des oiseaux. Je me promets de profiter du lieu, de cette possibilité de marcher, seule, ou presque, dans la gadoue, chaque jour où la météo sera assez clémente pour que je m’y aventure.



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[journal] Crépuscules de novembre




Une autre campagne, d’autres cieux, d’autres crépuscules. Une autre maison, un autre couple. Les souvenirs d’un lieu où je me rendais souvent se surimposent au présent. Quand l’impossible s’installe dans ton quotidien, plus rien ne semble stable, sûr. Je regarde les amants en songeant au potentiel d’explosion, de rupture, en songeant aux amertumes et aux naufrages.

 


 Alors, je ferme les yeux, j’inspire le rose des nuages, j’inspire le chant hystérique des oiseaux, j’inspire l’eau accrochée à la falaise du grillage. J’inspire l’ambiance d’un petit village où se nouent drames et solidarités, ou le mesquin côtoie l’abnégation. Complexe, nuancée, la vie vaut l’incroyable paysage, cet horizon marqué au fer rouge de l’empreinte des orages. L’indigo dégorge sur les cœurs solaires et la nuit teinte la vallée. Elle glisse sur les collines et ravage la vue.

Par le rectangle devenu aveugle, juste le reflet de mon visage, creusé.

Il y a un an, j’étais au Japon, bercée d’espoir pour mon manuscrit, tétanisée par l’agressivité de mon compagnon, dévorée de culpabilité, puisque, comme tout humain avec une confiance défaillante, je suis aussi mégalomane : ce qui se passe, ce qui cloche est forcément ma faute. Or, c’est accorder beaucoup d’importance à sa capacité d’action. Comme si les émotions de l’autre étaient de mon ressort. Comme si la vie de l’autre, qu’il soit heureux ou malheureux m’incombait.

Mégalo. God complex. Le paradoxe de l’athée !

La pénombre réconcilie les contraires, noie les incompatibilités bleues et rouges dans son océan pétrole. Quelqu’un m’a dit un jour que les couchers de soleils de novembre étaient les plus beaux. Devant moi, du temps, ailleurs qu’à Paris, ailleurs que chez moi, ailleurs qu’avec les fantômes, pour tester cette affirmation.









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[Journal NaNoWriMo : retour aux sources


 

Il y a deux ans déjà, mon incapacité à participer au défi d’écriture du NaNoWriMo m’a conduit à prendre conscience que je devais changer certaines choses dans ma vie pour me sortir d’un état dépressif. J’ai repris à contrecœur le chemin de la thérapie puis, en janvier 19, j’ai été contacté pour une commande d’un texte de fiction. En novembre, j’attendais les corrections du texte que j’avais rendu. Le NaNoWrimo était donc impossible.

Cette année 2020, étrange pour beaucoup, m’apprend le lâcher prise, action élusive que j’ai si souvent souhaité sans jamais réussir à l’appréhender. Une rupture en forme de répétition générale, un rabibochage, un confinement, une rupture pour de vrai, un nouveau confinement…

Loin d’un chez-moi qui n’en est plus un, sans attache sentimentale autre qu’amicales et familiales – certes fortes mais avec des enjeux et des fonctionnements plus libre qu’un couple – me voici face à novembre. Face à ce mois consacré par les amateurs d’écriture à un projet où ils dédient avec motivation et abnégation toute leur énergie, avec un enthousiasme mêlé de terreur, presque fanatique dans la crainte de l’échec. L’objectif reste toujours aussi impressionnant : atteindre les 50 000 mots. L’échec ? Il ne me fait plus peur. La perte apprend à retourner à l’essentiel, à apprécier ce que l’on a, et surtout à se concentrer sur le faire, sur l’être plutôt que l’avoir.

 

 

 Je me lance donc, sans filet, sans plan, sans histoire, pour écrire un texte que j’espère complet, différent de ceux que j’ai pondu jusqu’alors. J’abandonne l’idée d’écrire une histoire, avec un début, un milieu et une fin. Je ne me lance pas dans un essai, je n’ai aucune expertise ni savoir qui mériterait d’être ainsi partagé. Je vais bidouiller autre chose, un flirt avec l’auto-fiction, mais j’espère sans trop de narcissisme, un flirt avec la poésie et les petites choses du quotidien qui m’émeuvent. Ce ne sera pas un journal mais un texte avec une adresse, une intention d’être lue, peut-être de tisser une tentative de lien, d’humain à humain. Une tentative d’approche de l’altérité en mettant à nu des bouts de moi, avec, je l’espère nuance et douceur.

Loin de Paris, sans mes affaires, paumée en pleine cambrousse, les conditions sont réunies pour écrire sans trop de distraction, si ce n’est mon petit petit cousin, une chienne joueuse et une chatte caractérielle qui apprécie la chaleur du clavier de ma bécane. 

 

 


Et vous, des projets créatifs pour ce mois de novembre confiné ?

D'autres articles sur le blog au sujet du NaNoWriMo : 

- Keep Calm and Write 50 K

- National Novel Writing Month : 5 bonnes raisons de se lancer

 

 

 

 




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[Journal] Fuir dans les citrouilles


 

Pour mon anniversaire, en cadeau, j’ai eu un confinement.

Je n’ai pas beaucoup d’estime pour notre président et la gestion de la crise sanitaire par l’infantilisation de la population me laisse dubitative. Je suis experte en rien alors je n’ai pas d’avis intéressant sur la question, juste une constatation simple, égoïste : être enfermée plusieurs semaines durant, loin de mes amis, dans un logement que je veux quitter, logement qui abrite les débris de mon couple, les rêves avortés de plus de vingt ans, bousille ma santé psychique à grands coups de pelle. J’ai tâché de m’imaginer vivre là, dans cette maison baignée de lumière, avec cette magnifique terrasse. Même si j’y vis seule durant cette phase de transition, même si j’ai quitté la chambre conjugale pour me retrancher dans mon bureau où j’ai fait rentrer un lit pour enfant, je ne peux pas.

Je ne suis pas en capacité de passer un nouveau confinement dans ce lieu.

Jeudi soir, je n’ai pas écouté l’allocution présidentielle. La panique aveugle qui m’a étreint lorsque j’ai appris la nouvelle ne m’a pas laissé beaucoup de latitude : fuir. Fuir ou risquer un séjour dans un endroit qui je préfère vivement éviter de fréquenter. Vendredi matin, la discussion avec ma thérapeute, psychiatre de profession, a consolidé ma décision, l’unique choix possible : la fuite.

Je suis partie. Je pense à mes amis, surtout à V. malade. La culpabilité stupide mais griffue, se niche au creux du bide. Dans une précipitation frisant la panique, je plie bagage.

 

 

Faire rentrer de quoi vivre en pleine cambrousse, avec pluie, boue, toutou, forêts et travaux dans une valise de taille modeste. Dans un sac, y mettre livres, ordinateur, méthode d’apprentissage du japonais et trois pelotes de laine pour apprendre le crochet. Sans oublier la Switch, Animal Crossing m’a sauvé la mise lors du confinement V1.

Par la fenêtre du sympathique taxi, la ville connaît une frénésie, un chant du cygne, avant que de nouveau, elle retienne son souffle, jusqu’à l’asphyxie. Faune et flore, elles, respireront de nouveau. Un wagon calme file vers l’est. Ma cousine m’accueille à la gare et nous dépassons, furtives, heure du couvre-feu. La lune presque pleine diffuse sa lueur au travers des nuages et la route se déroule, sereine, sous les autres phrases des rares conducteurs, eux aussi dans l’illégalité. Vite, vite, rentrer. La fuite est achevée.

 



Ce matin, les petits pas dynamiques d’Isidore, deux ans, me tire d’un sommeil réparateur. Le soleil se glisse sous la porte de ma chambre aveugle. Je respire enfin.

 



 

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[Journal] Équinoxe d’automne

Mardi 22 septembre

Dans le frigo, de la confiture de marrons. Elle égaye parfois mes petit-déjeuners désormais en solitaire. À la fin du mois, nous aurions dû fêter nos dix ans de mariage. À la place, c’est rendez-vous avocat, réflexions administratives pour déménager, interrogations tourbillons pour mon avenir professionnel, au point mort. La confiture a deux ans. Elle vient des Bauges, de nos vacances rando avec des amis, juste avant de déménager. Avant... 


Patatrac.

 

Les marrons cette année sont plus amers que sucrés et l’automne prend une saveur sèche, rêche comme un projet de vie qui n’a pas survécu à la grande lessive du temps, décoloré, rétréci, tout effiloché. Direction le compost. Le recyclage l’attend, les vers s’en gaveront et peut-être même des jolis champignons. La météo prévoit enfin l’arrivée des pluies et du gris. Les jours rétrécissent mais eux ont encore un futur commun, au cœur de l’hiver doucement, ils gagneront en force et reprendront leur étirement sans jamais se lasser de ce jeu. Avant était annoncé les résultats d’un concours pour un mini-texte jeunesse avec à la clef, formation, parrainage, mise en relation. Un concours adressé aux auteurs en voie de professionnalisation. J’ai bouclé la nouvelle juste après l’explosion de notre vie commune, fin mai. Ça été dur. Mais j’ai tenu, j’en étais fière. J’estimais avoir mes chances, et j’espérais beaucoup. Trop peut-être.

 

Patatrac.

 
La déception ne durera pas. Je suis trop optimiste pour cultiver la nostalgie et me repaitre d’une confiture de « si », peu roborative, illusoire, et pour moi, destructrice. Les « si », je les laisse avec les regrets, à ceux qui aiment les arroser et les chouchouter. J’ai bien assez à faire, à me déraciner, à porter la boîte de vingt-un ans d’amour maintenant close. J’ai posé mon illustre postérieur (enfin, pas vraiment illustre surtout avec une carrière reniflant les pâquerettes) sur le couvercle. Je n’y laisse rentrer ni aigreur ni colère. C’est mon histoire. Celle de notre amour. Elle est finie. Mais je tiens assise dessus, sur la boîte hermétiquement close, pour laisser à la laisser reposer, se pétrifier ou se fossiliser peut-être. Sécher. Du minéral rien ne naitra, aucune odeur incommodante ni aucune possibilité. Si je la laisse pourrir, les espoirs-champignons pourraient s’y développer. Je ne le veux pas. 

J’ai entendu à la radio que les personnes qui vivaient en couple développaient moins la maladie d’Alzheimer. Je vais avoir 45 ans fin octobre. Alors, je pense à la vieillesse, à la solitude (Merci France Culture pour la thématique de la semaine). Oui, certains trouveront que je prends de l’avance mais quand on croit mordicus à un chemin de vie soudain couper sous vos pattes, difficile de ne pas remettre en cause tout et n’importe quoi… Heureusement, les personnes avec un réseau d’amis solide sont aussi plus épargnées. Et là, je suis gâtée. 


Quant à l’écriture, elle fait partie de moi. Elle demande du travail, beaucoup. Elle demande de la remise en cause – elle aussi – et elle demande du temps. Mon attention fragmentée et ma concentration dissipée compliquent le domptage de mot. Pourtant, je continue, et l’écriture s’installa, tranquille, dans ma poche. Alors tant pis pour le concours, tant pis si je ne séduis ou n’intéresse par d’éditeur. Tant pis si, fatiguée, je lâche un peu sur mes ambitions d’être une professionnelle (les sous, toujours les sous). Et puis, les choses qui s’écroulent, qui s’éboulent, qui font un patatrac assourdissant, promettent parfois une autre promenade.

 

 

Patatrac Patatrac, mon anorak

Roule, roule ma cagoule
Et, et, et mes gros souliers

 On ne voit plus que mon nez

 Moi je vais me promener !

 Anne Sylvestre


Aujourd’hui, c’est l’équinoxe. Le partage équitable entre le jour et la nuit. Le point de bascule. Cette nuit, vers minuit, cela fera quatre mois de séparation. Une autre bascule. L’automne me plait. Ses couleurs, sa lenteur, les promesses du sommeil et les merveilleux coucher de soleil. Je suis une fille de l’automne. Un caractère immuable, rassurant. Ma date de naissance ne change pas, reste là, fixe, même si le reste se pète la gueule, avec plus ou moins de panache, ou plus ou moins de pathétique. 
L’automne demeure. Les mots aussi. 
 
 
 
 
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[journal] Une dernière promenade



Je ne voulais pas rentrer. Je ne voulais pas retourner à Paris, je ne voulais pas affronter la déliquescence du lieu de vie, pas affronter le périple administratif, pas affronter la préparation d’un inéluctable déménagement. Trier, vider, donner, jeter, s’occuper de régler des problèmes factuels, envisager des solutions matérielles, alors que l’angoisse de la situation sanitaire, plus diffuse, s’empile sur celle des lendemains différents de tout ce que j’avais anticipé.

Je ne voulais pas rentrer. Je ne voulais pas me retrouver seule dans le triplex trop grand, trop plein de nous, trop vide de moi. Je voulais rester dans cette chambre aveugle, assez loin d’un couple qui s’aiment pour ne pas ressentir de gène, assez proche de ce petit petit cousin rouquin, quinze kilos d’enthousiasme, de joie de vivre et d’émerveillement (même s’il bouffe tous les escargots).


  

 

Je voulais rester avec juste une rue sans voiture, la vue sur le champ en pente douce, la forêt à quelques dizaines de mètres, les salamandres, les sangliers, les chauves souris dans les combles, le chien sous la table, les guêpes sur la table (ou sous la plante des pieds, pour la malchanceuse), la maison de parpaings en construction et celle de pierre du pays pour une future réfection.

Je voulais rester là, assise à la table du salon, le vrombissement doux de l’ordinateur portable, la chaleur du thé proche de la main gauche, la lumière psychédélique de ma souris rose sous la main droite, mon style plume turquoise, mon cahier de travail, quelques bouquins de doc, la Switch pour une pause ludique. Je voulais rester là, à écouter ma cousine parler avec ferveur de la reprise de ses études — un Master 2 en sciences de l’éducation — à écouter Jon raconter les anecdotes hallucinantes sur la vie de l’endroit où il a grandi, où tous le monde se connait, s’aime, se tacle et parfois, révèle des abîmes de stupidité ou d’ignominie. Je voulais rester là à écouter Isidore, deux ans, articuler ses mots préférés « non » « encore une » « crotte » (le surnom de la chienne), à écouter le vent, la rivière, le coq, les piaillements des hirondelles qui nichent sous l’appentis, les pleurs d’un nourrisson plus haut dans le village, le bruit d’un engin de chantier ou d’un tracteur, les salutations trop cordiales… 

 

 

Le dernier soir, comme d’autres soirs, je suis partie marché après le repas, direction la forêt jusqu’à la langue de prairie fauchée qui l’ampute. La nuit nait du sous-bois, elle montre de la terre. Il avait plu et la rivière, regonflée après plusieurs jours de canicule, avait pris ses aises sur l’un des chemins. Parfums et chants d’oiseau au couchant évoquent toujours mon enfance dans cette rue courbe, avec la maison au point le plus convexe, en face du bout de route qui menait nulle part, qui n’avait même pas de nom. La dernière tranche de la construction de « La clairière » n’avait jamais été construite. Revers de fortune du promoteur ou refus de la mairie ? Qui-sait ? Si le jardin de mes parents restait de taille modeste, j’avais comme terrain de jeux ce parc abandonné du manoir d’en face et le terrain vague immense laissé en friche.


 

Me promener seule, à la campagne, ou mieux, avec un gros toutou, ravive cette mémoire de la terre collante sous les chaussures, de l’air au parfum végétal, du brouhaha des insectes excités par la fin de la journée, des cris dans les cimes pour trouver la bonne branche où se reposer, la mémoire de l’enfant qui a grandi dans l’entre-deux d’une ville d’Ile-de-France, ni banlieue, ni campagne, ni province fière de son identité.


Je ne voulais pas rentrer. J’ai traversé le village presque endormi, je suis repassée devant le 13 sans m’arrêter et j’ai marché, marché jusqu’à laisser dans mon dos les dernières maisons du hameau, marché jusqu’au panneau barré de rouge. Au-dessus de la ligne émeraude des arbres, un nuage rougissant tente une timide conquête du ciel, et à ses pieds, la terre elle exhale un brouillard tout aussi discret. L’air se rafraichit. Ici, l’été s’achève plus vite. Je respire. Ma valise est prête. Demain, je me lèverai trop tôt pour partir avant six heures. Je ne veux pas rentrer.

J’ai salué les vaches, les pâtures, les chaumes, les parcelles morcelées de foret cultivée, le vallon, la colline, les traces des avions, l’étoile du berger, le panneau de la commune, puis, je suis rentrée.

 

 

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Shooting star never stops even when they reach the top

 

 

 Le 11 août, j’ai vu trois étoiles filantes. 

Avec ma cousine, nous sommes parties, serviette de plage sous le bras, smartphone en mode lampe de poche à la main, dans le champ où broutent deux chevaux, en contre-bas de la maison. L’herbe grillée par la canicule et le crottin desséché crissent sous les semelles. La chienne Saphira, un border collie de bonne composition, nous accompagne dans la pénombre, intriguée par notre promenade tardive. Il est déjà bien tard. Un couple d’ami, invité à diner, a annoncé à ma cousine qu’ils se mariaient en 2022 et la jeune femme la choisit comme témoin. Étrange émotion de décalage entre cette joie communicative et la distorsion de ma situation.

 Si le mariage a toujours été une formalité administrative, j’ai découvert, une fois dans mon rôle d’épouse, qu’il avait une puissance de légitimation sociale inattendu, qu’il modifiait subrepticement le regard des autres. Ma réalité de compagne avait glissé vers quelque chose qui me semblait, à tort, plus solide. Un couple qui s’aime, qui construit une vie à deux dont je m’éloigne chaque jour. Pourtant, à les écouter, avec un projet d’enfant, je sais qu’il s’agit d’une illusion. Je sais que leur histoire n’a jamais été la mienne et je leur souhaite, de toute mon âme, de s’écouter, de communiquer, d’être heureux ensemble et séparément.

Les étoiles percent la gangue de tristesse.

Alors que je m’allonge, prenant bien garde à éviter les déjections des canassons, la pointe douloureuse dans mon ventre se dénoue. D’autres histoires, d’autres amours, d’autres chemins. Ceux chaotiques des insectes qui grouillent dans la prairie ravagée de chaleur, ceux rectilignes et prévisibles, là-haut, d’un satellite qui en silence accomplit sa besogne au-dessus de nos têtes. Le nord se situe dans notre dos, souillé par les halos orange de l’éclairage public du hameau. Devant nous, la masse sombre de la forêt nichée le long de la rivière.

Plus bas, les vaches dans la pâture doivent déjà dormir sans se soucier des Perséides ni de l’attrait que leur agonie brûlante suscite chez les bipèdes qui les élèvent pour leur viande. Les vaches du coin appartiennent à la race blanc bleu belge, une aberration hypertrophiée destinée à produire plus de muscles et moins de perte lors de l’abatage. Les pauvres bestioles ne peuvent pas vêler et doivent être systématiquement césarisée. Trapue, courtaude, leur jolie robe blanche tacheté d’un gris bleuté ne révèle rien de leur raison d’être. Le charme bucolique de la campagne belge s’achève dans nos assiettes, avec l’américain préparé acheté au boucher du village. Un plaisir gustatif que j’associe toujours avec ce pays.

Je ne connaissais de la Belgique que Bruxelles, même si j’avais traversé le pays en voiture et visiter quelques autres lieux touristiques. Vivre deux semaines ici, expérimenter la vie de village, le microcosme des solidarités et de la veulerie, secoue ma créativité engluée dans ma peine de cœur et, plus prosaïquement, dans les incertitudes matérielles quand à mon avenir : où vivre, et surtout comment ? Exercer quel métier ? Retourner au journalisme, à la pige ? Des enquêtes récentes sur le statut et l’état de la proffesion ont soufflé mon enthousiasme.

 Vivre de mes mots est un fantasme et malgré ma naïveté, je ne peux me bercer de cette illusion, même avec un xanax dans la tronche ou un taux d’alcool trop élevé. En ce moment, je n’arrive pas à me dégager du temps pour écrire autre chose que mon journal ou quelques articles de blog, brouillon, foutraque, au style aléatoire. Pourtant, ici, malgré les nuits hachées par les petits pas énergiques d’Isidore, bientôt deux ans, dans un lit de grand, et parfois par ses sanglots si un cauchemar s’invite dans ses songes, malgré l’endormissement difficile pour cause de cerveau sur-actif et de matelas trop mou, je me repose. Je me détends. Je me vide. Les souvenirs s’agitent avant de retourner dans leur grotte marine. Les courants s’apaisent et les poussières en suspension dans le lac opaque lentement amorcent leur décente et se couchent au fond. Future couche sédimentaire. J’ai un début de nouvelle sur le feu, un prototype branlant pour un appel à texte que j’aimerai réussir à pondre pour sortir du cercle de flagellation, et puis, j’apprécie la personne qui s’en occupe. L’humain reste central pour moi dans mes interactions. Quand j’ai l’intuition qu’un projet va m’enrichir sur ce plan, je ressens une motivation forte et une satisfaction au travail. Pourtant, en ce moment, l’appréhension du futur me ralentit. La masse d’objet que je possède, en propre ou avec mon ex m’écrase littéralement. Je bosse sur la question. Elle prend beaucoup d’espace dans mon crâne et être loin de l’appart, l’impossibilité d’agir nourrit angoisse et frustration.

La chatte me fouette d’un coup de queue et la chienne haltète. Ronron et respiration. Au-dessus, le ciel. La vision s’adapte et bientôt, les étoiles sortent de leur cachette d’ombre pour jouer à trouer ce plafond qui n’existe pas vraiment, pas plus tangible que nos maux, notre passé recomposé par nos mémoires farceuses ou nos futurs prédictions foireuses de cerveaux mal équipé pour penser. Ma cousine me parle de son adolescence à mater le ciel avec une pote. Je tente de me souvenir de la dernière fois que j’ai contemplé tant d’étoiles. À la montagne, il y a deux ans ? Nous étions si épuisés après les rando, que les promenades nocturnes n’étaient pas au programme. Et puis, pour profiter du spectacle, il est nécessaire d’être en hauteur, et pas lové dans le creux d’une vallée suspendue coincée entre des pics et des combes.

Je me souviens de mes vacances en Corse.

Je me souviens de mon stage de terrain, en octobre, dans le Diois, au siècle dernier. Un soir nous étions rentrés à pied, de la Tune de l’ours, à Boulc, où nous prenions nos repas, jusqu’à la colonie de vacance désaffectée où nous logions. Pas de smarphone à l’époque. Pas de téléphone portable non plus pour moi. Des lampes de poches, des baskets en guise de pompes de rando, et une amitié forte qui se nouait avant de glisser doucement vers des sentiments amoureux. Les Perséides, à chaque révolution, perdent quelques-une de leurs sœurs qui viennent se cramer dans l’atmosphère terrestre. Quelques secondes, elles brillent puis se consument pour la joie d’un vœu, bientôt oublié. Elles s’usent, pourtant, chaque année, il reste assez de matière pour les rêves des humains. Quelques secondes de gloire, un pointillé dans l’éternité.

Et de cette amitié avec lui, aujourd’hui, que reste-t-il ?

Des albums photos, des coquillages, quelques lettres, des consoles de jeu… Les émotions, les souvenirs qui se métamorphosent, deviennent autre, et les objets faussement solides, faussement éternels. Pourquoi garder ces objets ? Pourquoi ne pas conserver et chérir ce ciel, ce moment de partage avec ma cousine, ses rires, ses anecdotes, cette découverte de l’autre ?

Je crois que je préfère garder précieusement le cours de conduite improvisé fait — à l’arrêt — sur un parking du Diois, alors que nous n’étions pas encore amoureux, que toutes choses matérielles de ces vingt ans de couple qui soudain m’alourdissent tant que je m’enfonce dans la terre sèche, que je ne peux plus m’envoler. Je préfère mes souvenirs même imprécis, même inventés, autant d’ailes fines pour s’approcher de la voûte scintillante et dansante, m’élancer légère vers son lent tournoiement. L’univers, un cocon tranquille à mon cerveau agité, à sa mémoire défaillante et à ses dialogues intérieurs incessants. Je préfère ne rien garder. Sentir l’herbe sous mes jambes, la serviette sous mon dos, la capuche sur ma tête, la chatte à côté, toujours à ronronner, ma cousine et son rire pétillant secoué de spasme, ses injonctions et ses menaces aux cieux qui nous valent une dernière étoile filante. Il est temps d’aller nous coucher.

Je préfère le présent et l’expérience aux objets. Cela tombe bien, je vais devoir réduire la voilure. Je sais que j’aurai toujours un toit sur ma tête. Toujours des amis et personnes aimantes, même si mon professeur de conduite improvisé, lui, a opté pour une sortie de route. À pas de loup, pour ne pas réveiller un voisin grincheux, nous avons traversé le champ. La maison silencieuse ne bronche pas à notre arrivée. Là-haut, le petit dort, pour l’instant. Dans le salon, le compagnon de ma cousine roupille dans un canapé pourtant peu disposé à accueillir sa grande carcasse. La fraicheur relative du rez-de-chaussé, un havre momentané.

 Je me couche, imprimée sur la rétine, une trace lumineuse furtive.

 

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#Signe



Les branches encore nues frémissent dans le vent de février. L’aneth se croit au printemps et une nouvelle fleur s’épanouit avec fierté, dominant à son pied la chrysanthème séchée. Les paroles techniques du couvreur se perdent dans les murmures des plantes qui cohabitent sur la terrasse. J’oublierai presque les grognements désapprobateurs et les claquements de lèvres qui ajoutent quelques zéros au devis déjà salé que l’homme calcule dans son crâne. Le zinc est mal posé. Regardez madame, c’est ni fait ni à faire, enfin, tout à refaire. Gloussement. Responsabilité, garantie décennale… blablabla… pas certain qu’on puisse intervenir… Parce que vous comprenez, si on touche au travail d’un autre – si tenté qu’on puisse appeler ça travail – après, c’est nous qui somme responsable…

Il pleut dans ma maison.
Pas des litres, mais juste assez pour sortir les bassines dès que les nuages s’amoncellent. À Paris, en fin d’hiver, ils s’amoncellent souvent.
Le type déblatère et j’ignore son jargon. Dans d’autres circonstances, je me réjouirai de ce champ lexical à découvrir. Je l’observe crapahuter sur l’escarbot. Il rechigne à monter sur le toit et se contente de la vue depuis la dernière marche, sans fouler le zinc mal posé. Il bidouille la gouttière, tord le métal, me désigne les soudures d’un air affligé et glisse sa main sous le revêtement. Hum, ça ne va pas tout, il y a de la condensation. C’est posé directement sur l’isolant. Faut tout enlever. Tout. Jamais on ne fait ça madame, jamais.
Le soleil chauffe les pannes de bois de la terrasse, le vent faibli. J’en oublierai presque la saison. Je contemple mes pots vides et mes boutures de pélargonium serrées. Elles seraient mieux sur la fenêtre du premier où elles pourraient s’épanouir en cascade fleurie. Cette pluie-là ne risque pas de ruiner mon plafond. 

Un claquement. En face, à quelques dizaines de mètres, sur une autre terrasse, une silhouette à la tignasse frisée sort prendre l’air. Jean noir, botte, blouson en jean avec dans le dos un logo brodé. Malgré la distance et ma vue médiocre, je reconnais la forme. Mon adolescence résumée en quelques lignes brisées. Metallica. Elle lève le bras en un salut timide et je devine une esquisse de sourire.
Un simple échange de sourire par-delà le vide entre nos immeubles, le mien, petit bâtiment au fond d’une petite impasse, le sien, haut et grand qui domine, dans une rue perpendiculaire. Le son porte. Le laïus alarmant de l’entrepreneur doit lui parvenir, incompréhensible charabia. Elle allume une clope. Je crois que c’est une fille. Une métaleuse. Il ne me semble pas l’avoir déjà vu sur cette terrasse aussi nue de les branches des érables, qui ne dispose d’aucun mobilier, pas une plante, juste du béton maculé de trainées grisâtres et avec une séparation en verre dépoli de crasse. Pas de vie. Pas de discussion animées. Du béton, un sourire et ce salut. Une chevelure permanentée et des vêtements d’un autre siècle. 

Un souvenir.

Un bus, une île et une autre chevelure frisée, un autre blouson orné d’écusson à l’effigie d’un groupe de métal. Une faction de seconde pour saisir appartenance à une même tribu.
J’ai quatorze ou quinze ans. Je subis les joies du voyage organisée par le CE de mon père lors d’un circuit en Irlande qui me confirmera deux choses dont je me doutais. Je voue un amour aux iles aussi grand que ma haine à tous les trucs en groupes « organisés ». J’ai ma chambre, séparée de mes parents et les activités obligatoires avec les autres sont limitées. C’est déjà trop. Trop de contacts superficiels, trop de planning, de mondanité. Les moments enfermés dans le bus, sur ces routes bousillées de l’Irlande, deviennent des bulles de tranquillité, alors que je suis totalement défoncée par la Nautamine.
Au fond du bus déserté, nous sommes deux, installés stratégiquement le plus loin possible de la guide. Son micro ne porte pas jusque-là. Il y a moi. Le médoc atténue les nausées, mais je suis aussi réactive que les pierres sèches amassées sur le bord de la route qui délimite des pâtures. Et puis, il y a le garçon. Il doit avoir dix-sept ou dix-huit ans. Un visage au trait grossier, marqué par les remodelages ingrats de l’adolescence, qu’il tente de dissimuler sous ses boucles denses retenues par le casque de son walkman avec les écouteurs à la mousse orange. Il se tient la tête toujours légèrement baissée. Et surtout, il y a son blouson. Cette affirmation. De la musique cousue, violente imprécision du fil sur la toile rêche. Revendication ferme. 

A l’époque, j’écoute le rock et la pop qui passe à la radio, surtout Nrj. Le top 50 à la TV. Ma culture musicale se limite à ce qui passe. Je sais juste que je déteste Joe Dassin, l’opéra et le Rap. Même si j’apprécie MC Solar. J’ai une radio avec double cassette qui me permet de faire des copies et surtout des mix-tapes de ce que je chope à la volée sur les ondes. J’écoute les grésillements qui s’échappent par le casque du garçon. Moi aussi, j’ai mon walkman sur mes oreilles. Peut-être du Dire Strait ou du Phil Colins. Ou même du Billy Idol. Je ne sais plus. Les sons de cet autre casque m’attirent irrésistiblement. Ils accompagnent les cahots du bus, la buée sur la vitre, les moutons sur la lande. La solitude implacable des quinze ans. Pas raccord.
Je n’ose pas lui parler. J’écoute, fascinée, ces fragments hachés d’une musique que je sais faite pour moi, même si je n’ose l’écouter. C’est instinctif.
À la fin du voyage, sans que je me souvienne bien comment, il m’a prêté son casque. On a échangé nos musiques. L’expression balbutiante d’une possibilité.

Sur l’autre terrasse, la fille termine sa clope et rentre.
Il ne me reste que le souvenir de son geste et l’image persistante d’un logo accroché sur un dos avec la coulée de boucles sauvages. Le couvreur continue de déblatérer et son intention est claire : il ne veut pas s’occuper de ce chantier. Trop de problèmes potentiels. Je puise dans mes ressources, parce qu’à quarante ans bien tapé, certaines interactions humaines me sont toujours aussi pénibles et couteuses. Je pense à ce signe de la main et à la chanson de Goldman. Je pense aux révolutions silencieuses et à celles fracassantes. Je pense à la pluie au plafond.
L’important, c’est pas le zinc, mais l’île, la brume et les moutons.

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#03 Fêlure


Elle a acheté une tasse couleur mousse des forêts, en céramique fine, fabriquée à la main, pour y boire du thé. Chaque année, place St Sulpice se tient sous des barnums ouverts, un salon d'artisanat d'art où des céramistes donnent à admirer leur travail aux chalands. Des arts de la tables à des œuvres contemporaines abstraites. Styles et techniques se côtoient dans un camaïeux d'ocre, de gris, de bruns, de cendre et parfois, avec quelques pointes de couleurs. Elle essaye de s'y rendre à chaque fois, par curiosité et par goût pour ce miracle de terre, d'eau et de feu qui s'incarne dans un objet utile ou superflu, souvent avec une force vive qu'elle perçoit du bout de l'index timide, lorsqu'elle ose caresser sa surface.

C'est la vivacité joyeuses des tasses qui l'avait arrêté à ce stand. D'abord, elle en avait choisit pour lui, une pièce incroyable de porcelaine. À l'intérieur, un vert d'eau émaillé, à l'extérieur, une blancheur immaculée rabotée, limée, pour laisser paraître en motifs ovales la couche cachée d'un rouge profond. L’artisane lui a expliqué la de fabrication, le processus assez long de cuissons multiples et le lent polissage pour faire jaillir la couleur. Le résultat était surprenant, un objet onéreux mais unique, original, à la fois simple et complexe dans sa fantaisie. Le comptoir et les étagères débordaient de merveilles mais une tasse particulière a accroché son regard, la tasse aux mousses. Son dévolu jeté, plus d'hésitation possible. L'imparfaite répartition de la teinte, sa profondeur, l'extrême finesse de la matière, le toucher avec une légère rugosité. Elle pouvait déjà sentir le contact sur ses lèvres, sa chaleur, son poids une fois pleine. 
Une tasse pour elle

Au moment d'emballer le précieux achat, la céramiste a tapé doucement contre la paroi en la tenant proche de son oreille. Le son lui a confié un présage :
— Hum, j'ai un doute sur celle-ci. Vous n'en voulez pas une autre ?
Elle l'a regardé étonné et a secoué la tête. Non, elle désirait celle-ci, aucune autre.
— Il y a peut-être une malfaçon, si jamais vous avez un souci, n'hésitez pas à passer à l'atelier, je vous la changerai.
Mais non, elle n'en voulait pas d'autre, car parfois les objets nous choisissent pour raconter ensemble un bout d'histoire.

L'été est passé.
Dans la tasse aux mousses, du thé, sous le soleil de la terrasse, donnait un peu de la fraîcheur des forets à la touffeur de la ville. Lentement, la théine a fait son œuvre. Révélée par les bruns imprégnés, la fêlure est apparu.
Au fil des semaines, elle regarde la ligne s’assombrir et marquer la vulnérabilité, chaque jour un peu plus franche, alors que le breuvage œuvre dans l'interstice. Elle pourrait contacter la céramiste qui alors lui changerait la tasse. De la pulpe du doigt, elle effleure l'imperfection, mais le toucher ne révèle pas la cassure en devenir. Elle s'angoisse du moindre choc contre la porcelaine de l'évier lorsqu’elle la lave, lorsqu'elle la manipule et la pose un peu sèchement sur le verre de la table, le bois de son bureau ou le granit du plan de travail. Ces matériaux deviennent des dangers potentiels, des ennemis.
Pourtant, elle ne se résout pas à téléphoner à l'artisane.

L'automne est passé. À l'usage, la fêlure brunit et croit encore.
L'autre tasse, elle, continue sans peur de servir vaillante, entre les mains de l'homme, ignorante du risque qui pèse sur la fine peau de mousse de sa sœur, de plus en plus confinée au placard. Un peu de poussière s'amasse, sans dissimuler le défaut.

Un matin, dans la froide lueur hivernale, de nouveau, elle la sort et y verse avec précaution un thé Oolong brulant, un roux translucide égaie la mousse délaissée. Les lèvres maintenant sentent l'imperfection et perçoivent la rupture à venir. Est-ce trop tard pour contacter la céramiste ? Oui, plus de six mois maintenant. A-t-elle le courage de mettre au rebut l'objet en raison de son potentiel de perte ? Est-ce légitime d'en désirer un autre qui ne porterait pas ainsi les stigmatiques de sa mort prochaine, inscrite dans une ligne de faille.
Depuis l'étagère, l'autre tasse, blanche et rouge, reste impassible. 

Attendre la fin, après tout, c'est le lot de chacun. 
La vie est un risque en soi. Et si la tasse se brise, avec un peu de volonté et d'investissement, la réparation, le kintsugi, sera toujours une possibilité, un choix.

Alors, elle continue encore avec la tasse aux mousses des forêts.


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#02 Anticipation


Anticipation, un sous-genre de la SF mais aussi pour certains, un mode de vie.
L'anticipation a baigné mon enfance et mon adolescence. D'abord, il y a la fable de La fontaine de la cigale et de la fourmi, étudiée à l'école avec grand sérieux, qui préconise économie et modération en prévision des temps difficiles inéluctables, une morale enfoncée dans le crâne de plusieurs générations, à une époque où on pouvait encore croire à un avenir radieux. Et puis, il y a ma mère, infirmière, qui côtoyait en salle d'opération les accidents absurdes, les coups du sort tragiques et les simples conséquences d'une vie à se malmener la santé, souvent dans l'excès.
Anticiper est un mot que j'ai très jeune intégrée à mon langage, à ma façon d’appréhender le monde et à mon comportement.
Quant à la fin du collège, j'ai découvert les romans de SF, l'anticipation a pris une tournure encore plus angoissante et aussi plus passionnante, de la nourriture intellectuelle. Rares étaient les ouvrages qui, déjà à la fin des années 80, décrivaient des lendemains qui chantent. Si la poésie se nichait parfois entre leurs pages, l’absurdité des actions humaines court-termistes, leur bêtise, leur égoïsme et leur soif de pouvoir au mépris de la planète étaient des moteurs des récits très forts et des pistes de réflexions pour une ado paumée.

Il m'aura fallu plusieurs décennies pour comprendre à quel point l'anticipation était ancrée dans mon fonctionnement et à quel point elle était anxiogène et destructrice pour moi. Prévenir, s'adapter implique de vouloir influencer le cours des évènements, déployer des stratégies pour éviter les problèmes ou pour les confronter avec efficacité. Cela implique d'imaginer le pire comme le meilleur. Or, le cerveau humain tend à se concentrer sur le pire, sur le moche, l'hideux. Un mode de survie, une conséquence de notre évolution : la crainte du prédateur. Mais voilà bien quelques siècles que nous sommes devenus le prédateur le plus redoutable et le plus dangereux. Pourtant, on tend toujours à se souvenir des trucs négatifs, même quand ils sont avérés faux ou diffamatoires. On tend donc à imaginer le pire plutôt que le meilleur… Et certains mettent même tout en œuvre pour qu'il se produise, tant que leurs désirs immédiats sont assouvis.

Testé dans ma vie professionnelle et personnelle (un certains nombres de fois car je suis longue à la détente), anticiper conduit à s'infliger insomnie, mal de bide et un cortège sympathique de somatisations variées et créatives. Confronté à des situations où la seule issue est une crise ou le conflit, en être conscient ne permet pas toujours de l'éviter, et parfois, le savoir génère une crispation et une crainte qui va détériorer l'affaire.
Poser des sacs de sables limite à peine les dégâts du shrapnel. Par contre, poser des sacs de sable partout, tout le temps, épuise et génère un stress permanent. Déminer n'est pas une opération anodine.

J'ai passé l'âge de ses conneries.

Je suis consciente de mon impuissance, engluée dans une société, une civilisation même, qui bousille les écosystèmes, je ne peux essayer que de limiter la casse, et m'en protéger.
Me protéger ne passe plus par l’anticipation systématique, par la tentative souvent maladroite et ratée de modifier en permanence ma conduite et mon comportement en fonctions des stimulus extérieurs, sur lesquels je n'ai aucun contrôle.
Surtout quand la voix intériorisée de votre génitrice vous incite à toujours et encore anticiper le pire dans une situation donnée. Le plus drôle est qu'elle n'a jamais compris pourquoi j'aimais tant les bouquins de SF, considéré avec un dédain dubitatif comme une sous littérature.

Depuis que j'ai quitté la maison à 18 ans, les discussions avec ma mère commencent par une check-up de ma santé et de la liste de tous les praticiens que je dois visiter pour être certaine que tout va bien, tout le temps, suivi d'un point sur ma situation professionnelle anormale puisque je n'ai pas d'emploi dans une case définie, additionné du le reproche sur ma dépendance financière à La Moustache, qui implique un risque évident de me retrouver démunie en cas de séparation… Sa version de l'anticipation tient plus de la torture psychologique sous les meilleures intentions d'un amour débordant.
J'ai intériorisé cette voix qui m'incite à toujours et encore anticiper le pire dans une situation donnée et alors que j'essaie de m'en défaire, ma mère, elle, a pris du level.
Elle a atteint en vieillissant l'anticipation ultime : celle de sa mort. Elle a donc payé par avance ses obsèques et celles de mon père, tout est prévu, tout est prêt ; moi je n'ai qu'à retrouver le papier qu'elle m'a filé et téléphoner aux pompes funèbres le jour où elle passera l'arme à gauche. Espérons que la société ne fasse pas faillite d'ici là.

Moi, je ne contrôle pas grand-chose ici-bas et cette anticipation finale me laisse pantoise. Mais a priori, c'est un business juteux.

Anticiper implique trop de possibles, de connaissances, de raisonnements logiques, d’organisation et consomme beaucoup de potentiel créatif. Anticiper, c'est vivre suspendu entre les expériences passées et des futurs probables, souvent cataclysmiques, dans l'attente de la réponse à appliquer au scénario qui se sera l'heureux élu du hasard.
Anticiper ne laisse pas la place au présent d'exister, ne laisse pas la place au temps d'habiter le monde. Même si on le bousille, il y a tant de merveilles qui demandent juste à être regardées, touchées, écoutées, ressenties. Anticiper épuise, essouffle et nous remet à chaque échec, notre impuissance dans la figure. Accepter, vivre avec et profiter du présent dans son impalpable et fugace réalité m'apporte plus de sérénité et de joie que toutes les anticipations, même positives, que j'ai pu échafauder dans mon existence.

Alors, je laisse l’anticipation à ceux qui ont l'énergie et le caractère pour vivre avec ce trou noir d'angoisse et de terreur ; je laisse l'anticipation aux courageux qui continuent le combat pour échapper aux futures incendiaires et dévastateurs que les scientifiques envisagent. Je laisse l'anticipation à la littérature de SF que j'apprécie toujours autant, même si j'évite les textes de prospective trop désespérants.

Et vous, vous être du genre à anticiper ?

Source : Pourquoi on aime les mauvaises nouvelles :
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