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Le chat d'Enoshima par Nemiri et Slocome : une belle fable japonaise




Le dessinateur Nicolas Nemiri au trait aussi lâché, vif et coupant qu'une bourrasque, s'associe à Romain Slocombe, romancier et artiste fasciné par le Japon. Le résultat est un magnifique album jeunesse aux éditions du Petit Lézard, aussi soigné qu'un ouvrage d'art, avec plusieurs niveaux de lecture.

Chat, yakusa et petite fille


Tomomi, une petit Japonaise, vit sur la petite île d'Enoshima avec ses parents, sa grand-mère et Haru, son chat. Un jour, son père disparaît en mer. Et puis, tout dérape. Des hommes patibulaires débarquent dans leur maison et menacent les trois femmes. La famille déménage alors pour Tokyo avec précipitation. Un jour, dans la capitale, Haru lui aussi disparaît laissant Tomomi désemparée dans cette ville où elle se sent perdue, regrettant chaque jour la maison d'Enoshima. Un jour, une amie lui souffle la solution...

Le chat d'Enoshima est une fable moderne complexe. Elle aborde les liens d'affection, que ce soit entre les membres d'une même famille ou avec nos animaux de compagnie. Elle parle aussi des choix des adultes et leur conséquences. J'ai adoré la fin heureuse et tendre. Impossible de ne pas être touché par la sincérité de Tomomi et sa force de caractère.




Deux talents pour un album jeunesse profond


Les deux auteurs, très inspirés par le Japon, signent une collaboration intime. Les dessins de Nicolas arrivent à allier ces petits détails particuliers qui transportent immédiatement au Japon, tout en gardant une vigueur, un flou et des espaces de vide où l'émotion l'emporte. On sent bien dans l'alternance des plans la grande virtuosité de l'auteur pour la narration et le découpage. On entend le brouhaha de la cantine, on sent la pression des corps dans les transports en commun, le chant de la mer et du vent, le désarrois du cœur d'une enfant perdue.

J'avoue, au départ, j'étais dubitative en lisant le nom sulfureux de Romain Slocombe, associé pour moi à des ouvrage sur le fétichisme médical. Un grand écart avec un album jeunesse ! Le résultat est un texte d'une grande sensibilité, direct, touchant et littéraire. Les lieux et mots japonais sont dosés avec justesse, assez pour dépayser par trop pour déstabiliser un lecteur novice.



Voici un album superbe : les illustrations sont merveilleuses. Elles peuvent être admirées séparément, comme un recueil d'art. Quant au texte, il s'agit d'une courte nouvelle illustrée qui tient d'ailleurs sans l'image, tant il est rythmé et travaillé. J'ai aussi beaucoup apprécié la maquette, simple et élégante, et la reliure toilée pour un ouvrage au format italien. Même si vous n'êtes pas amateur d'album jeunesse, mais simple lecteur de roman ou de BD, attiré par le Japon, je vous conseille vivement cette perle.
Pour acheter l'ouvrage sur le site de l'éditeur : 
http://shop.lezardnoir.com/fr/petit-lezard/386-le-chat-d-enoshima-9782353480746.html

Le blog de Nicolas Nemiri : http://nemirishop.blogspot.fr


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Call Boy de Ishida Ira, une lecture qui bouscule



Ryo, 20 ans, traverse les jours sans que rien ne l'atteigne vraiment, depuis le deuil de sa mère alors qu'il était encore enfant. Son quotidien se trouve chamboulé par la rencontre avec madame Midoh, une femme élégante et mystérieuse qui va lui proposer un emploi inattendu : prostitué de luxe.


Prostitué par hasard, ou presque


Call Boy (éditions Philippe Picquier) s'ouvre le cauchemar récurrent de Ryo. Il revit encore la dernière fois où enfant, il a parlé avec sa mère. Cette dernière matinée, avant qu'elle ne disparaisse à jamais. Ryo est censé être étudiant, il sèche surtout les cours avec assiduité. Rien ne l'intéresse vraiment, ni son travail de barman, ni son avenir, ni ses amis avec qui il entretient un rapport distant, ni même les filles. Il évolue avec une zone de tampon entre lui et le monde, lui et les autres. Un jour, par le truchement de Shinya, un copain escort-boy dans le quartier chaud de Shinjuku, il rencontre une femme nettement plus âgée que lui, madame Midoh.
Cette dernière le recrute pour un travail très lucratif et totalement illégal : call-boy, prostitué de luxe. L’attirance de Ryo pour les femmes mûres le motive à tenter l'expérience. Même s'il a besoin d'argent pour payer l'université où il ne va jamais, il semble mue plus par une espèce de curiosité blasée que par vénalité. Le sexe l'ennuie mais cette femme pique son intérêt. Le voilà bientôt évoluer dans ce monde aux codes étranges où il sert de son corps des femmes de tout âge, mariées ou célibataires, et les aide à assouvir leurs fantasmes souvent réprimés. Pas matérialiste pour un sous, Ryo n'a que faire de l'argent. D'ailleurs il continue de travailler au bar et de ne pas assister à cours. Il tait sa nouvelle activité à Shinya et Megumi, une camarade lui donne scrupuleusement ses notes.
Sous cette apparente indolence, Ryo s'éveille littéralement avec la prostitution. Madame Midoh, glaciale et inaccessible a su déceler en ce jeune homme le charme sous les atours de normalité. Une autre vie commence pour Ryo, avec de nouvelles perceptives et de nouvelles personnes : Sakura la muette, protégée de madame Midoh, et Azuma l'éphèbe.

Au cœur du désir féminin


L'étrangeté de Call Boy est d'aborder la sexualité de manière crue sans jamais tomber ni dans la pornographie, ni même dans l'érotisme. En effet, derrière la sensualité des rencontres, l'attitude toujours ouverte de Ryo désarçonne. Même dans les cas les plus bizarres, les plus déviants, il ne juge pas sa cliente, accepte ses demande et surtout, cherche à faire éclore le désir que parfois elle ne parvient pas à exprimer. Call Boy évite l’écueil du catalogue des pratiques bizarres en se concentrant sur les réflexions et les sensations de Ryo.
La mise en place de l'histoire est assez lente, c'est au milieu du livre que le récit prend son envol et sa puissance. Le roman change alors de ton, et propose un voyage dans l'intime des femmes, avec pudeur et sans jugement. Il questionne le désir, sa diversité, sa fluidité, comme un concept presque insaisissable et pourtant d'une grande simplicité, une fois écouté. Ryo s’adapte, s'améliore et continue son apprentissage du métier qui se transforme alors en une quête initiatique. Il cherche à comprendre un langage des corps qui fait abstraction du genre, de l'âge, des différences sociales, s'émancipe de tout préjugé et libère la femme du joug social.
La prostitution devient alors pour Ryo plus qu'un échange et ce qu'il reçoit est plus que de l'argent : il devient le confident, l'ami d'un moment de ces femmes, celui qui apprivoise leur désir, celui qui leur permet de se révéler, de parvenir à l'extase. Avec cette complétion, lui aussi, trouve dans le sexe, les femmes et la vie, le sel qui manquait à son existence depuis le décès de sa mère.
Le texte prend une tournure presque philosophique, avec un équilibre entre narration, description et réflexions.

Voyage dans des eaux subversives


Call Boy propose plusieurs niveau de lecteur. Les amateurs de roman qui apprécie une bonne histoire et un style marqué ne seront par déçu. Les curieux de Japon, non plus. Cependant, le livre, par son sujet sulfureux et son traitement presque idyllique, peut déranger. J’avoue que cette vision très propre et consentante de la prostitution masculine a de quoi choquer. Ici pas de yakusa, pas de jeunes paumés. Au contraire, madame Midoh donne une place aux jeunes hommes qu'elle sélectionne, une zone d'expression et d'existence.
Ishiada Ira avec talent et simplicité croque des personnages complexes, faussement lisses. Ryo, s'il reste avide de découvrir et de servir ses clientes, n'arrive pourtant pas à lire les signes que lui envoient ses proches. Son attirante pour les femmes plus âgée, clairement liée à sa mère, est d'une perversion affirmée sans jamais virer dans le glauque ou le voyeurisme d'un Ryu Murakami. Ici, le lecteur n'est jamais spectateur malgré lui, mais plus le témoin d'une ouverture et d'une appréhension de la vie, dépouillée de tout jugement, de tout tabou. Subversif à souhait !
Cette lecture d'une grande force, remue, remet en cause ses certitudes.
Ici pas de leçon, pas de dénonciation, juste une belle histoire, écrite d'une langue fluide et douce. J'étais impatiente de retrouve Ishida Ira, après le succès de la trilogie d'Ikebukuro West Gate Park. Je n'ai pas été déçue. Mon seul bémol est la proximité psychologique entre les héros de ces deux œuvres. Même si, Call Boy est nettement plus intimiste.



Le roman a été écrit en 2001. Dommage d'ailleurs qu'il ait fallu attendre 15 ans pour qu'il sorte en France. La physionomie de Tokyo a bien évolué depuis. A l'époque, le Japon était encore sous le double le choc de l'éclatement de la bulle immobilière et de la crise de 97 qui a fragilisé l'économie de l'Asie et fait flamber le chômage. Le quartier de Shibuya s'est depuis assagit, même si la sexualité au Japon reste toujours très éloignée de la notre. Par exemple, il existe de nombre clubs d’hôtes où tout est permis, tant qu'il n'y a pas de pénétration vaginale (là, on tombe sous la législation de la prostitution). La particularité de Call Boy est double : L'histoire évolue dans le milieu du luxe, peut-être par souhait de l'auteur d'éviter le sordide. Le travail de Ryo est présenté sans aucun violence faite au prostitué. La violence est ailleurs : dans le deuil, dans le carcan social, dans l'impossibilité de communiquer entre certains humains...
Call Boy n'a pas de vocation documentaire et même si j'ai parfois douté de la véracité des situations ou du réalisme du milieu dépeint, cela reste secondaire. Le propos est avant tout de traiter de liberté, par l'angle de la sexualité, même si, Ishida Ira glisse quelques remarques au vitriol sur la société de consommation.



Article sur la trilogie Ikebukuro West Gate Park
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"Madame Mo, les fruits et les légumes japonais" : le goût des petites choses (qui parfois se mangent)



 
Madame Mo est une marque d'objets inspirés de la culture japonaise. Elle a été crée en 2003 par deux jeunes femmes, Pascale Moteki (graphiste et artiste) et Agnès Lafaye, qui assure la gestion de cette petite entreprise et possède aussi une jolie plume. La marque de fabrique reconnaissable de Madame Mo sont des personnages aux sourires béats avec un œil plus grand l'autre. Deux livres sont également disponibles aux éditions Philippe Picquier. J'ai craqué pour le second car il parle de nourriture et propose même des recettes.

Plongée dans la vie d'un petit restaurant


Voici un bouquin assez inclassable avec un format d'album jeunesse. Il comprend une vraie histoire, celle du quotidien du petit restaurant japonais dans l'adorable quartier de Yanaka à Tokyo. Ce quartier ce situe dans la Shitamachi, la vielle ville, pétrie de tradition.

L'écriture d'Agnès Lafaye, fluide, délicieuse comme les plats qu'elle décrit, s'adresse tant aux adultes qu'aux enfants. Elle mêle dans son texte de nombreuses onomatopées japonaises, une particularité de la langue, qui nous fait littéralement entendre les bruits des scènes qu'elle décrit.

Mois par mois, saison par saison, nous suivons Norio, le cuisinier, et Yoko, son épouse, dans leur vie et leur passion : préparer des bons plats pour leur client avec des produit frais, choisis avec soin.
Le récit est entre-coupé de recettes mais aussi d'astuces et mode d'emplois pour des bricolages, comme de l'origami pour fabriquer des étuis à baguettes, ou des décoration pour la table. Il ne s'agit pas de gadgets inutiles mais d'objets pratiques et jolis.


 

 

Des images et de la vie


Bien sûr, l'ouvrage est illustré par les dessins sémillants de Pascale Moteki. Avec quelques aplats de couleurs coordonnées avec soin, elle campe l'ambiance, et nous voilà transporté dans un petit coin de Japon accueillant. Ses légumes et fruits sont particulièrement réussis, toujours facilement identifiables si vous souhaitez ensuite partir à leur recherche chez votre maraîcher ou votre épicerie asiatique. J'ajouterai que j'ai testé plusieurs des recettes alléchantes : elles sont vraiment faciles et rapide à réaliser, et le résultat est délicieux !

Les fruits et légumes japonais est un livre familial et amical, entre un recueil de nouvelle culinaire subtil et un album jeunesse pour s'amuser. Il nous offre tout les contrastes de la culture japonaise qui mélange allègrement le brut et le délicat. Les auteurs ont aussi donné une dimension internationale avec des personnages de tout horizon et une grande ouverture sur le monde. Si je devais résumer ce bijoux surprenant je dirai « partage et plaisir ». D'ailleurs, j'ai tellement été séduite que j'ai très envie de m'offrir le premier tome qui traite des fêtes japonaises.


Si vous ne connaissais pas les produits de la marque Madame Mo, je vous invite à faire un tour sur leur site http://www.madamemo.com. Elle allie un design coloré et heureux au fonctionnel. Ses création sont chargées de sens comme ses manches à air en forme de carpes koi qui sont traditionnellement accrochés pour la fête des garçons en symbole de santé et de force. Papiers, cahiers, et petits objets déco ont depuis des années attirés mon regard.

Je précise que cet article n'est absolument pas sponsorisé, même si il est écrit sous le regard coquin de la grenouille de Madame Mo qui illustre un syllabaire japonais !

Madame Mo sera en dédicace à Paris le 6 novembre et il y a aussi une tombolas d'organisée. Le lieu : la boutique Loulou Addict 25 rue Keller 75011 Paris, de 16h à 20h. Plus d'info sur la page facebook de Madame Mo

Si vous n'êtes pas encore convaincu, je vous conseille de lire l'article d'Alice Monard, avec une interview des créatrices et auteurs : http://www.journaldujapon.com/2015/09/14/les-fruits-et-les-legumes-japonais-de-madame-mo-venez-vous-regaler/


Le site web de Pascale Moteki :
http://www.pascalemoteki.com/
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Tokyo infra-ordinaire : la poésie du métro japonais par Jacques Roubaud


Au milieu des années quatre-vingt-dix, le poète Jacques Roubaud, membre de l'Oulipo, a promené son regard perçant à Tokyo, depuis la ligne circulaire de métro de Yamanote qui contemple la ville de haut. Un recueil de ses écrits vient d'être réédité chez le Tripod, une maison indépendante qui soigne particulièrement la maquette de ses ouvrages.

Tokyo infra-ordinaire  est d'abord un objet livre, proche de l'objet d'art : il existe en effet quatre couvertures qui sont chacune des propositions nées suite à la lecture du texte par quatre artistes différents. J'ai choisi celle intitulée « jardin » qui a capturé mon attention dans une petite librairie du XVIIIème où j'étais fermement décider à ne pas dépenser un centime...

Le texte est de plusieurs couleurs et avec des indentations variables qui respectent scrupuleusement la mise en page du manuscrit originale. La poésie est dans les mots mais aussi dans leur agencement, leur teinte, leur position


Si vous n'avez jamais lu de poésie contemporaine, abandonnez toute idée préconçue.  Ici, point de rime et de vers qui obéissent à des règles ancestrales. Laissez vous emmener par la magie des phrases et la force des images. En lisant Tokyo infra-électrique je me suis trouvée transportée dans la Yamanote. Son bercement doux, les vibrations, le flux d'humain, les petites musiques spécifiques à chaque station, le balancement des accroches en plastique qui pendent des barres de métal.


Jacques Roubaud nous propose un voyage ordinaire dans un quotidien du Japon que les touristes avides d'exotismes tendent à remarquer avant d'aussitôt d'oublier les détails au profit de lieux et d'impressions plus dépaysantes, plus grandioses. Pourtant, ce sont ces minuscules différences qui font toute l'originalité et l'âme d'un endroit. Jacques Roubaud s'attarde sur le superflu, le commun, le terne.


Il soumet son regard à ses propres règles de composition qu'il définit (invente) en début d'ouvrage comme, par exemple, de composer un poème entre deux stations de métro quand la rame roule. Il nous parle de ses découvertes dans la boutique Toto, le célèbre fabriquant de toilettes, des horloges Daimiyo qui mesurent le temps en fonction de la durée du jour et dont les heures ont une durée fluctuante, il rencontre une coccinelle passager clandestin... Autant de moments et d'anecdotes drôles, tendres et surprenantes de ce Japon qui se vit et se contemple plus qu'il ne se visite.

Difficile de résumer cet ouvrage tant il est à la fois hétéroclite et homogène. Il rassemble des morceaux de textes à l'ambiance et au style très différents pourtant, il s'inscrit dans une continuité de regard et d'observation.
Un livre de poésie qui séduira les amateurs du genre mais aussi les amoureux du Japon qui ont envie de découvrir Tôkyô d'une autre façon.



Une série de vidéos avec Jacques Roubaud :
https://www.youtube.com/watch?v=nRAd9a411p0
https://www.youtube.com/watch?v=LUxcuFkrBj8
https://www.youtube.com/watch?v=C2DeCgnO-is

La fiche du livre chez l'éditeur :
http://le-tripode.net/livre/jacques-roubaud/tokyo-infra-ordinaire

La biographie de Jacques Roubaud :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Roubaud
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Trois ans...



Je n'ai pas vraiment les mots aujourd'hui. Alors j'ai repris un texte que j'avais écris sur mon tumbr (http://awishuponapond.tumblr.com) en anglais. Je vous reparlerai probablement de ce triste anniversaire dans quelques jours.


"Memories of Tôkyô.

I often dream about the city. Walking along the small road in the Shitamatchi. Watching the skyscrapers kiss the sky.

And then, i’m remembering the 3 11 11. I’m remembering Fukushima. The refugees.

And my anger about the lies of the Japanese government takes over.

My memories are tainted blue by the tears and the sickness. Protection of the children should always be our priorities.

I’m wishing for a country that only exist in my memories. I cherish those images and those feelings. And i’m still hoping for the wake-up call. Hoping that one day, human life will be more important than money, power, honour, reputation, ego…"


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Japonisme : 閉じ込められる - tojikomerareru - confiné. Panique sur le Rainbow Bridge !



Pour le dernier thème du projet japonisme, je vais vous raconter une petite anecdote dont je ne suis pas très fière. Le mot est 閉じ込められる, tojikomerareru, confiné.

Parfois, à la tombée de la nuit, j'oublie des éléments cruciaux de ma vie.

Ce soir là, à Tôkyô, la fatigue de la journée s'évapore quand la magie nocturne baigne la baie de couleurs si vives qu'elles semblent irréelles. J'ai passé des heures sur la presqu’île d'Odaiba. Il est temps de rentrer.
Le majestueux Rainbow Bridge qui enjambe la baie est là, sa courbe gracieuse qui s'allonge sur presque 800 mètres. J'ai envie de marcher. Envie de continuer à admirer le spectacle des bateaux, des néons et de leurs reflets joueurs. Alors, j'opte pour une des voies piétonnes qui permet la traversée. Je m'engage sur celle du nord
Durant mon séjour à Tôkyô, je marche beaucoup. Plusieurs heures par jours. Plusieurs kilomètres. La longueur n'est rien. Je me laisse guider par la pente douce, tranquille, détendue. Et puis, progressivement, je me souviens. C'est con.
J'ai le vertige.






Le pont est haut, avec plusieurs étages de circulation. Le pont est souple, en métal. Les chocs des camions et des trains font vibrer la structure. Le pont est grillagé. La voix piétonne est une prison, suspendue dans le vide, suspendue dans un océan de nuit et de bruit.
La nausée monte. Dans une demi-heure, l'accès sera fermé pour la nuit.
Personne.
Je croise juste un employé de ménage.
Enfermée. Confinée, le vide juste à portée.
Dans mon ventre, la nausée, jusqu'à la gorge. Dans ma poitrine, la panique et le martèlement excité de mon cœur. Mon cœur au bord des lèvres, palpitant à en crever. La transpiration qui coule le long de la colonne vertébrale, entre mes fesses. Les aisselles poisseuses. Et le bruit, le bruit et l'odeur des véhicules, sans discontinuer.
Je voudrais m'arrêter.





M’asseoir, me recroqueviller. Attendre. Par ma seule volonté, me transporter ailleurs. Au calme. Sur la terre. Au sol. Ferme, stable, rassurant.
J'ai chaud. Je suis glacée.
Tout commence à dérailler.

Un goût de bile dans la bouche. Le sang qui bat dans les oreilles, tellement fort, jusqu'à assourdir l'agression des moteurs, le grincement du métal, les cris du vent. Le monde vacille. Devient trop bleu. Puis gris. Tout gris.
Tenir.
Tenir sur ces putains de 800 mètres. Tenir parce que je suis seule ici. Tenir parce qu'il faut être d'une débilité sans borne pour OUBLIER qu'on a le vertige. Tenir parce que céder à la panique ne servira à rien.
Personne pour m'aider.
Et puis, c'est mon corps. Je suis maître à bord. Ou presque. Au moins jusqu'à l'arrivée. Après, après, je pourrais péter un câble, vomir sur mes chaussures, pleurer de peur et de rage.
Plus tard. Je pourrais être ridicule, me plaindre, abandonner toute retenue. Craquer.

Enfin, la traversée s'achève.
La route se termine par une grille. Pour sortir, il faut descendre dans la gigantesque pile du pont. S'enfoncer dans les entrailles de la construction. Toujours des vibrations. Le vrombissement de la clim qui brasse un air vicié. Une lumière malade de néon fatigué ; et pas d'indication. Descendre, s'enfoncer, sans savoir se situer. Tourner. Tourner et perdre le peu de repères qu'il me rester dehors. Avec le vent, l'eau de la baie.
Au vertige s'ajoute le tournis. Je me retrouve sans une salle immense, plongée dans la pénombre, juste quelques loupiotes de sécurité verdâtres. Sortie de secours.
J'ai besoin de secours. Mais je suis seule. Seule et totalement responsable de cette situation. J'en rirai après. Là, j'ai les yeux qui piquent.
Un mur de verre. La vue sur la baie. Un mur de vide, un mur aimanté et je tombe à genoux. Le monde tourne ; sans haut ni bas, juste une aspiration. Je ne peux plus lutter. Pourtant, se relever, en final soulagée d'être seule, sans témoin.

Je ferme les yeux, tente d'oublier là où je suis, respire à fond. Un autre escalier. Descendre encore, sans repère, juste un objectif en tête : sortir. Retrouver la terre ferme. Et promis, promis, plus jamais je n'oublierai que j'ai le vertige et que visiblement, la volonté ne suffit pas à le soigner. Je me sens au bord d'un abysse grouillant et absurde, ma confiance et mon estime descendent à mesure que je m'enfonce, le cœur affolé, la sueur qui ruisselle, dans cette autre pile de pont, avec cet escalier qui ne termine jamais, sans indication d'étage, juste avec des plans d’évacuation... tout en japonais.
Enfin, une porte.
De l'air frais.
Libération !
Libération ?
Non...

Devant moi, 800 m de pont. J'ai traversé et ce n'est pas la sortie. C'est la route du sud. 800 m à côtoyer le vide de nouveau, un océan d'angoisse. 800 m de cauchemar éveillé avec un corps qui trahit et refuse de fonctionner. Et le cerveau qui menace de céder. De toute part, la panique submerge. Devant moi, dans la nuit, une silhouette qui s'éloigne. Un humain.
Je pique un sprint, et j'accoste un salary-man tout surpris. Je lui explique, avec précipitation, dans un japonais plus qu'approximatif, que ça ne va pas du tout. Qu'il faut que je sorte. Que j'ai le vertige. Que je ne trouve pas la sortie...
Enfin, enfin, quelques minutes plus tard, la terre, la vraie, certes sous le bitume, mais quand même la vraie terre est sous mes pieds. Le corps raidi par la peur, le ventre tordu de spasme, je m'incline profondément pour remercier mon sauveur.

Plus jamais je n'oublierai.
J'ai le vertige. Une touche de claustrophobie.
Le combo hauteur et confiné est à éviter.
Vraiment.

Une autre ambiance confinée qui tend à m’angoisser : les parking sous-terrain. Heureusement, avec eux je n'ai jamais eu de mésaventure...

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Japonisme : 夜の部屋 - yoru no heya - chambre nocturne



夜の部屋, yoru no heya, chambre nocturne.

À Paris.

Quand tombe la nuit, tu éprouves toujours ce plaisir coupable de regarder, par la fenêtre, la vie des autres. Observer l'intérieur d'un inconnu, sa décoration qu'on aperçoit juste, fragmentaire, diffuse derrière un voile de coton.

Des plafonds, des moulures.
Des embrasures.
Des livres au murs, des croûte horrible que tu ne voudrais jamais chez toi.
Mais voilà, c'est chez un autre.

Dans la pénombre, dissimulé dans l'anonymat de la rue, tu lèves le visage, tu contemples des différences, l'altérité infinie. Parfois, luxueuse, parfois, vétuste et dans une misère absolue.
Autant de vies et d'intimités inaccessibles. Une envie de voyeurisme, d'être une petite souris, pour observer un peu comment cela fonctionne ici. Voir les gens vivre dans un foyer, voir une autre normalité.

Juste en levant les yeux. Toutes ces fenêtres éclairées offre un panel d'humains. La diversité.





À Tokyo, la nuit tombe tôt, vers 19 h en été.

Un court crépuscule nimbe la ville de ses lumières de discothèque et déjà, partout la nuit s'étend. Les noren sont accrochés aux portes des izakaya et aux multiples petits restaurants de quartiers pour signifier leur ouvertures. Dans les hautes tours d'affaires, les lumières s'éteignent une à une.

Très vite, le noir domine, juste percé ici et là par les néons multicolores. Les zones commerçantes vivent à toutes heures, leur éclairage crient leur envies festives. Tu t’arrêtes pour grignoter une patate à l'étal d'un marchand de rue.

Tu quittes les grandes artères, à l'abri des maison bases, toujours séparées par ces espaces vides, protections antisismiques qui sont autant de zone vides d'humain, juste fréquentées par les chats.
Des zones de ténèbres absolues.
Et puis, dans le dédale pentu calme et silencieux, un combini. Tu reconnais la franchise juste aux couleurs de l'enseigne.

L'intimité au Japon résonne avec encore plus de mystères, plus d'attrait. Tu connais la rigueur du masque social. Tu sais que dans ces chambres, dans le cercle de la famille, à l'intérieur, la vie est différente.

Ici aussi, tu ne perçois que des bribes étrangères, derrière les vitres, dans la nuit. Les différences.
Pourtant, nous sommes tous des humains.

Japonisme est une projet réalisé en collaboration avec Anne (trouveuse de mots magiques) et Virginie
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De Paris à Tôkyô, un message commun : Non au nucléaire !





C'était décidé !
Le mois de novembre était pour moi. Juste pour écrire et me concentrer sur le NaNoWriMo. Sauf que le Japon est en moi et qu'il suffit d'un mot, d'une image pour que tout resurgisse.
Alors, dimanche 11 novembre, je suis allée à la Bastille. 

Pour un compte rendu sensible et intelligent agrémentés de magnifiques photos, je vous invite à lire l'article d'Okasan sur son blog.
Pour savoir ce qui s'est passé à Tokyô, c'est chez Pierre Fetet que ça se passe.



Dire Non !

Le temps de quelques heures, une partie de la place de la Bastille a été redécorée par des slogans pédagogiques et informatifs. Nous ne sommes pas là pour faire peur, la situation est déjà bien assez inquiétante. Il ne sert à rien de paniquer, c'est stérile. Par contre, il faut se mobiliser pour trouver des solutions et surtout, surtout arrêter d'utiliser cette énergie mortifère.
 


Pénélope Rouillon, une étudiante engagée  : http://sanurezo.org/spip.php?article97

Expliquer sans relâche !

J'ai une grande admiration pour ceux qui, sans jamais se fatiguer, avec calme explique patiemment les risques et les dangers du nucléaire, dans un langage simple. Révèlent les mensonges et les aberrations, sans colère ni haine. Expliquer, éduquer.





Ce que l'on lègue nous concerne tous, ce n'est pas à la futur génération de nettoyer après nous...

 Par sa présence, affirmer son soutien au Japon et à la vie !

Dans la foule, les japonais, les couple franco-japonais et les métis sont nombreux. L'ambiance est à la fois studieuse et bon enfant, familiale même. Pas d'intégriste, pas de violence, juste des humains qui ont envie de protéger la vie et qui en ont marre des mensonges et de l'inaction.

En France aussi nous sommes concernés. Même si nous n'avons pas eu d'accident nucléaire nos centrales sont vieillissantes, et nous ne sommes toujours pas capable de les démanteler totalement.




La contestation des mères japonaises s'exprime par la danse. Et même si elle n'est pas joyeuse, j'ai été touchée par l’énergie de vie de tout ceux venus manifester. La situation est terrible. Des enfants sont malades. Des enfants vont mourir.


Mais, les émotions qui bouillonnaient ce dimanche étaient positives. Une envie de changement, une envie de prendre en charge notre avenir.

Sous ce ciel gris de novembre, j'ai trouvé de la chaleur humaine. Des sourires.





Mon regret : nous n'étions pas très nombreux. Je trouve aussi qu'il y a assez peu de jeunes. Quand je pense à tous ces lecteurs de manga, ces fans de Japon qui sont fiers d'assumer et d'affirmer leur passion, je suis triste de voir qu'ils ne se sentent pas plus concernés par l'avenir de ce pays et du monde. J'aimerai bien les voir avec nous !


Alors, la prochaine fois, je compte sur vous pour venir !

Edit : prochaine manif le 8 décembre !

Pour aider le Japon, je vous rappelle aussi que l'association Kibô-Promesse a lancer un appel aux créateurs pour sa vente de Noël.
La vente commencera le 7/12 et tout les dons récoltés sont envoyés à des associations japonaises locales de Fukushima qui œuvre pour la radio-protection des populations.

Duo de choc

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Un triste anniversaire...

Voilà. C'était il y a un an.

La tristesse et l'impuissance sont toujours là.
L'espoir aussi, mais souillé par la colère, les mensonges.
Alors, moi aussi, j'adopte à regret le しょうがない (shoganai), parce qu'il faut bien vivre. Je n'ai pas de solution, j'essaye juste d'être en accord avec mon éthique. J'essaye juste d'être heureuse, de rendre heureux mes proches.
Parce que la vie est courte.

Pourtant, certains jours, cela ne suffit pas. Tout déborde.
Comme aujourd'hui.

Et les mots sonnent creux. Voici quelques photos de mon dernier séjour à Tokyo en février. Un peu de ce Japon qui m'habite, m'inspire. Un peu de son merveilleux, de ses contradictions complexes, de ses couleurs, de mon amour pour ce pays. Un peu de mon incompréhension, un peu de douleur et surtout, beaucoup beaucoup d'espoir et de prières de renouveau.

Mes autres articles sur le sujet :
- Japon un mois apres (11/03/2011)
- La rentrée au Japon : un voeu pour que le souffle du printemps chasse les ombres (01/04/2011)
- Printemps gris (18/03/2011)
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- Six mois après, le Japon...(11/09/2011)
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Un lien pour s'informer : l'article sur le site de Kibô qui fait un état des lieux factuels de la situation

Un lien pour aider et soutenir : "Photographe pour le Japon" qui vend un petit bouquin de photo qui est une initiative humaniste et totalement altruiste.
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