Hiatus
Photos prise au cimetière du Père Lachaise
Photos prise au cimetière du Père Lachaise
Tête courbée et pieds nus,
Caressé par la pluie de mai
Un brin de muguet
Dans la jardinière délaissée
Pile à l'heure pour le premier
Résonne encore
Le glas de l'an passée
Printemps amer
Les clochettes retardataires
Sous l'orage chantent des vies
Futures
Merci à toi lecteur curieux d'être passé dans ce désert.
Rien n’est plus intime et subjectif qu’une fin du monde. S’il y a parmi vous des lecteurs de Card Captor Sakura, ils comprendront mon propos. Probablement que des philosophes l’expliquent aussi avec talent, mais ma culture dans ce domaine reste maigre.
Pour beaucoup d’entre nous, cette année s’ouvre dans une atmosphère d’attente, dans la fatigue de mois d’angoisses et de craintes sourdes. Santé mais aussi économie et survie simple hantent nos nuits, ces préoccupations se glissent dans les discussions, tendent les relations alors même que la proximité devient une menace. Difficile de garder sa joie de vivre, sa légèreté, son enthousiasme… Ma soupape de sécurité, c’est visiter des musées.
Pour d’autres, il s’agit d’aller se faire une toile, ou un concert, ou bien encore un resto entre amis, ou juste se poser seul au café et regarder les gens.
Quand l’essentiel se réduit à survivre ou à vivre avec peu de plaisirs, les turpitudes enflent, la dépression guette, l’agressivité fait son nid.
Et parfois, alors que notre monde prend fin, et on constate, un peu groggy, qu’on est toujours en vie.
Surpris, sonnée, abîmé, mais toujours vivant. Et le plus incroyable, au milieu de bordel, de ces émotions en pagaille qu’on peine à nommer tant leurs chocs incessants nous assourdissent, est cette zone blanche, calme et claire. Un petit morceau d’espoir à la dérive dans un océan acide et glacé.
Un radeau de fortune qui résiste à tout, ou presque, et nous soutient encore. Et un jour, on réalise qu’après la fin du monde, il y a simplement, un autre monde. Pas mieux, pas pire, mais différent. Ou peut-être pire, ou peut-être mieux. Là, comme pour toute histoire subjective, nous avons la capacité de choisir comment on l’appréhende. L’unique chose qu’on maîtrise est la posture que l’on décide d’adopter face aux événements, aux actions d’autrui et à nos émotions.
Après ma fin du monde, en 2020, j’ai décidé que 2021 serait un monde différent, plus ouvert, plus apaisé, rempli d’amour et d’amitié, de découvertes, de ratés, d’échecs, d’impasses et de retournements, de labyrinthes et de chemins sinueux, de trésors enfouis, de doutes cultivés avec soin, de tentatives, d’essais, d’expérimentations et surtout, d’autonomie et de liberté. Je ne regrette rien de 2020, depuis des années, je m’applique à abandonner ma colère et mon ressentiment au bord de la route.
Je préfère trimballer dans mes poches cailloux, coquillages, fleurs et feuilles.
Je vous souhaite à tous une très belle et heureuse nouvelle année, et surtout la force de garder l’espoir et de demander aide et soutient à vos proches, en cas de besoin.
Après le solstice, un équilibre étrange fige la nuit. Au premier janvier, la lumière n’aura grignoté que cinq minutes. Dix jours pour cinq minutes. Un funambule sur la ligne d’horizon, avance à pas feutré, étouffant ses désirs de cabriole, dans la crainte de retomber dans les ténèbres. L’année agonise doucement, traînant son lot de chagrins et de chocs, de naissances et de joies. Certains l’ont qualifiée, à tort, de pireannée de l’humanité.
Je n’ai perdu personne de la pandémie, j’ai perdu d’autre chose, et surtout d’autres personnes. Je ne regretterai pas 2020. Regretter n’est pas dans ma nature. Et je m’astreins à en arracher les racines de mes veines, une hygiène souvent douloureuse mais salutaire.
La nuit s’étire. Si j’aime son calme, sa tranquille torpeur, son cocon de mystère, elle noie le paysage, grise et floute les plans, brouille l’essentiel, ombre les émotions, tamise l’enthousiasme en une poudre soluble dans la peur et l’angoisse. La longue nuit use les âmes.
L’hiver, trop doux, lui aussi manque de vitalité et son pouvoir de réduire au silence les nuisibles s’amenuise avec les années. Tout le monde s’épuise. Même les saisons.
Autour de moi, tant d’amis souffrent, s’inquiètent d’un avenir branlant, de revenus qui s’évaporent, de l’impossibilité de se nourrir de ces choses non-essentielles qui séparent la survie de la vie. Ces choses et ces expériences qui nous lient, nous subliment, nous apaisent, nous violentent aussi parfois, nous secouent, nous agacent, nous transforment, nous emplissent de joie, d’amour, nous enchantent.
Autour de moi, le monde me rebute, et je m’y cogne toujours, avec de moins en moins de force, de moins en moins d’envie. Je limite les contacts, les sollicitations, je tisse une toile de taille plus modeste mais à la maille plus fine, plus solide, chaude et moelleuse.
Paris, bruyante, dense, sous les illuminations des fêtes, se précipitent dans les heures du jour avec la pression sourde du couvre-feu, des contrôles, et du risque invisible. La campagne boueuse me manque. Crépuscule de feu, bleu glacé des matins, givre et nuée, odeur d’humus et de fumée, tout me manque ici. Les rires du foyer et les pépiements dans les cimes raisonnent encore dans le silence feutré d’un appartement trop grand. Vide.
Passer l’hiver, dit le dicton populaire. Passer l’hiver, dit le recueil de nouvelles douces-amères d’Olivier Adam. Passer l’hiver, cette année, me paraît l’unique résolution possible pour l’année en gestation.
Pas à pas, heure par heure, cœur à cœur, passer l’hiver.
En déclarant ma participation au NaNoWriMo cetteannée, j’espérais trouver l’énergie pour écrire 50 K mot sur plusieurs fronts : d’abord des articles de blog, ensuite, un texte de non fiction, très personnel. Le défi sur ce plan m’aura permis de m’apaiser, même si le résultat ressemble plus à un champ de mines qu’à un quelconque texte vaguement publiable. Même pas un brouillon, juste un truc vomi, à la granulométrie variable, à la dureté fluctuante et à la viscosité pâteuse. L’introspection souvent pénible imposée par l’exercice m’a laissé plusieurs fois exsangue, dans un contexte d’absence de repère particulier, ou plus exactement, un contexte de repères qui n’étaient pas les miens.
Durant tout le mois, j’ai partagé le quotidien et le rythme d’une famille avec un emploi du temps chargé, alors que de mon côté, ma vie tient du pont suspendu au-dessus du vide, dans un paysage nimbé de brouillard. Je ne vois plus d’où je viens et je ne sais plus trop où je vais. Je me contente d’avancer, pas à pas, sur des planches parfois vermoulues, souvent je suis prise de panique par les interstices vertigineux. Les mains agrippées au cordage usé, une prière sans conviction pour garder de l’espoir. Avancer. Mais je pourrais tout aussi bien poser mon cul et balancer mes jambes, un temps infini, jusqu’à ce que les muscles fondent, que mes membres s’atrophient et que j’en perde mes chaussures.
Je vis mal cet échec. Il s’amoncelle sur le tas toujours plus haut des déceptions alors que je tourne résolument le dos à celui des accomplissements et de réussites, refusant de comptabiliser le positif. Crétin de cerveau.
Joyeux biais de focalisation sur les trucs ratés, pourris, qui font mal. Je le sais, mais pour l’instant, je le laisse planter ses crocs dans mes mollets. Essayer d’avancer sur un foutu pont brinquebalant avec des kilos de tristesse et de désillusions, quel exercice à la con !
Alors, la quantité de mot n’est pas au rendez-vous cette année. Pourtant j’ai pissé de la ligne, tous types d’écriture confondus, sans trop me relire ni corriger. Malgré cela, je n’ai pas tenu la distance.
Si je regarde le chemin accompli, j’ai mis à
jour mon blog avec quelques articles perso et surtout, l’un assez conséquent, au sujet de l’apprentissage du japonais. D’ailleurs,
une partie de la raison de mon échec du NaNoWriMo cette année tient
au temps passé à dépoussiérer de façon compulsive mes
connaissances, surtout pour les kanji. En un mois, j’en ai
réappris bien 150 et si j’intègre ceux en cours, je monte à plus
de 200. Pour le vocabulaire, il y a encore du boulot. Je n’ai pas
non plus pris le temps de réviser la grammaire, avec de l’écoute
quotidienne de 30 min à deux heures de podcast en japonais,
certaines structures reviennent doucement. Je ne pensais pas
m’impliquer autant, j’avais prévu d’autres activité manuelles
pour ce mois de novembre, dans
Oui, j’avais un peu chargé le programme de novembre, surtout avec un moral au plus bas et une procédure de divorce en cours. Cependant, je croyais sincèrement réussir, cette année, à produire cette quantité de mots, à atteindre les 50 K. En travaillant sur soi, sans écrire une histoire, mais son histoire, en imaginant et s’imprégnant non d’une ambiance mais de son état intérieur, le flux a été irrégulier et souvent, malgré l’envie et l’attente, un maigre filet de mot a jailli, à peine un pissouillou, pas de quoi remplir une citerne. Ce texte-ci compose en quantité les 2/3 de ce que j’ai pondu, à savoir 44 K mots.
Et je ne sais que faire avec, à part continuer le travail.
La bonne surprise du NaNoWriMo s’est produit sur les derniers jours. Un auteur que j’apprécie beaucoup, Nicolas Pages, a partagé un appel à texte de son éditeur lyonnais – une incitation forte vu mon souhait de relocation – réservé uniquement à des autrices. J’ai gardé l’info dans un coin de mon crâne, et un bout d’idée s’est agrégé à un autre, à des réflexions et inquiétudes, et hop, un bout de machin qui pourrait être un nouveau texte a pointé son nez. Obéissant à la loi du NaNoWriMo qui consiste à balancer pêle-mêle les phrases qui te passe par la tête, je me suis lancé, encore une fois sans filet, dans une fiction. J’ai des projets qui attendent que je passe à l’acte. Ils sont structurés, documenté, bien rangés. Et, aussi, ancré dans le naufrage de mon ancienne vie. Trop teintés de perte pour l’instant. Alors voilà, je m’embarque dans un machin sans rien connaître, j’ai une vague trame, une idée de fin et deux personnages. Je verrai où ce truc me conduit, que se soit un court roman qui rentrerait dans les clous de l’appel à texte, ou une nouvelle ou novella, qui ira grossir le tiroir des machins finis et non publiés.
Cette année, le NaNoWriMo est un échec puisque je n’ai pas franchi la ligne d’arrivée visée. Le défi m’aura aidé à écrire, au quotidien, et par mon implication sur le blog, à partager mon expérience sur l’apprentissage du Japonais. J’ai à ce sujet un second article en préparation.
Par rapport au deux dernières années, novembre
aura été un mois relativement productif et épanouissant sur le
plan créatif et surtout, pour ma remise en cause perso, qui tient
plus de l’intervention d’une garnison armée de pelleteuse que
d’un d’un travail méticuleuse, réfléchis et constructif. À
force de tout foutre en l’air, je suis au moins dans l’air du
temps, de la déconstruction du moi et de la culture acquise, hétéro
cisgenre, colonialiste, patriarcale et tutti quanti. Émancipation me
voilà (ou juste chaos et destruction).
Derrière la maison où je réside en ce moment, il y a bois, juste assez grand pour être qualifié de forêt par une citadine en goguette de ma trempe. L’automne s’installe tranquillement, jaune et doré, carbonisé maronnasse en raison de la sécheresse de l’été. Ici, pas de rubis, pas de cimes incandescentes, de camaïeux soleil couchant. L’arbre jaunit, brunit même et vite, se dépouille de sa ramure malade, d’un coup de vent. Il n’a pas d’érable dans le coin, pas d’arbre à l’automne surprenant, à part quelques essences plus exotiques plantées dans les jardins des quelques dizaines de maisons qui forme un village.
En octobre, la grisaille a plombé le moral du pays alors que s’annonçait la tant redoutée « deuxième vague » de la pandémie. Vous savez, celle qui n’a surpris personne sauf le gouvernement… Je suis arrivée ici vendredi, dans la nuit. Le samedi matin, un soleil radieux trônait au-dessus de petit bois. Si depuis il a plu et la température a chuté, avec ce matin la première gelée, les percées joyeuses de l’astre tire un peu le moral de sa turpitude épuisante. Comme il a plu, le petit bois si assoiffé cet été s’est transformé en marécage de fortune. Les rues de fonds de vallées se déverse sur les chemins et la gadoue règne en maître. Saphira, la chienne, cavale devant moi, extatique devant tant de possibilité de jeux. Je marche avec précaution, préférant éviter glissade et bain de boue impromptue. Je laisse ce plaisir aux sangliers dans leur souille.
Bien alignée, dans une trouée, une série de champignons encore humide de rosé égaie ma fin de matinée. Agenouillé, je les photographie sous les coutures, du pied au chapeau, et observant leurs lamelles parfaitement rangées. Une jeune pousse d’ortie me rappelle que la boue n’est pas la seule menace. J’enjambe le ru, d’une main accrochée au tronc d’un boulot innocent, je n’ai aucune envie de noyer mon unique paire de chaussures de rando. Je voyage léger, partie inopinément avec une valise de taille modeste. OK. En vérité je suis partie dans un état frisant la panique, la poignée de neurones encore fonctionnels concentrés sur la tâche titanesque de ne pas trop oublier de trucs essentiels (sachez que mes chaussettes en pilou sont restées à la maison, et c’est le drame). J’arrive sans encombre à ne pas me casser la margoulette sur le terre-plein. Saphira elle, n’a pas les mêmes hésitations. Ravie par la fraîcheur de la baignade, elle partage son enthousiasme et venant s’ébrouer à mes côtés. Merci.
Mon stock de pantalon aussi est limité…
Dans les arbres, les chants des oiseaux. Mon identification se limite à celui des mésanges, si gaie avec leurs trilles mélodieuses. Ne pas savoir nommer, ne pas savoir reconnaître, ne m’empêche pas d’apprécier les sons de la nature. Les parcelles ici sont exploitées en bois et des planques de chasseurs rappellent que ce paysage est fabriqué, habité, presque autant que la ville. Pourtant, ici, sur ce chemin aux profondes ornières, je respire un air de liberté, de calme. Pas de masque, le vent froid sur mes joues. Pas d’attestation sur mon smartphone, juste mon podomètre. Je savoure ce privilège que beaucoup de mes amis n’ont pas. Dans d’autres circonstances, avec un logement à moi, pas en transit, être confinée seule aurait peut-être était envisageable, sans l’angoisse sourde de craquer.
Depuis la rentrée, je tiens, toute rapiécée. Ficelle de fortune pour conserver ensemble ce qui se disloque, les bout arrachés qui pendent, effilochés, piqués d’échardes qui s’accrochent et risquent même de blesser ceux qui viennent m’aider. Dans le silence vivant du petit bois, les pieds dans la boue, les mains transies, j’écoute. Le jappement de joie de la chienne, le clapotis de la rivière en contrebas et toujours, le chant des oiseaux. Je me promets de profiter du lieu, de cette possibilité de marcher, seule, ou presque, dans la gadoue, chaque jour où la météo sera assez clémente pour que je m’y aventure.
Il y a deux ans déjà, mon incapacité à participer au défi d’écriture du NaNoWriMo m’a conduit à prendre conscience que je devais changer certaines choses dans ma vie pour me sortir d’un état dépressif. J’ai repris à contrecœur le chemin de la thérapie puis, en janvier 19, j’ai été contacté pour une commande d’un texte de fiction. En novembre, j’attendais les corrections du texte que j’avais rendu. Le NaNoWrimo était donc impossible.
Cette année 2020, étrange pour beaucoup, m’apprend le lâcher prise, action élusive que j’ai si souvent souhaité sans jamais réussir à l’appréhender. Une rupture en forme de répétition générale, un rabibochage, un confinement, une rupture pour de vrai, un nouveau confinement…
Loin d’un chez-moi qui n’en est plus un, sans attache sentimentale autre qu’amicales et familiales – certes fortes mais avec des enjeux et des fonctionnements plus libre qu’un couple – me voici face à novembre. Face à ce mois consacré par les amateurs d’écriture à un projet où ils dédient avec motivation et abnégation toute leur énergie, avec un enthousiasme mêlé de terreur, presque fanatique dans la crainte de l’échec. L’objectif reste toujours aussi impressionnant : atteindre les 50 000 mots. L’échec ? Il ne me fait plus peur. La perte apprend à retourner à l’essentiel, à apprécier ce que l’on a, et surtout à se concentrer sur le faire, sur l’être plutôt que l’avoir.
Je me lance donc, sans filet, sans plan, sans histoire, pour écrire un texte que j’espère complet, différent de ceux que j’ai pondu jusqu’alors. J’abandonne l’idée d’écrire une histoire, avec un début, un milieu et une fin. Je ne me lance pas dans un essai, je n’ai aucune expertise ni savoir qui mériterait d’être ainsi partagé. Je vais bidouiller autre chose, un flirt avec l’auto-fiction, mais j’espère sans trop de narcissisme, un flirt avec la poésie et les petites choses du quotidien qui m’émeuvent. Ce ne sera pas un journal mais un texte avec une adresse, une intention d’être lue, peut-être de tisser une tentative de lien, d’humain à humain. Une tentative d’approche de l’altérité en mettant à nu des bouts de moi, avec, je l’espère nuance et douceur.
Loin de Paris, sans mes affaires, paumée en pleine cambrousse, les conditions sont réunies pour écrire sans trop de distraction, si ce n’est mon petit petit cousin, une chienne joueuse et une chatte caractérielle qui apprécie la chaleur du clavier de ma bécane.
Et vous, des projets créatifs pour ce mois
de novembre confiné ?
D'autres articles sur le blog au sujet du NaNoWriMo :
- National Novel Writing Month : 5 bonnes raisons de se lancer
Pour mon anniversaire, en cadeau, j’ai eu un confinement.
Je n’ai pas beaucoup d’estime pour notre président et la gestion de la crise sanitaire par l’infantilisation de la population me laisse dubitative. Je suis experte en rien alors je n’ai pas d’avis intéressant sur la question, juste une constatation simple, égoïste : être enfermée plusieurs semaines durant, loin de mes amis, dans un logement que je veux quitter, logement qui abrite les débris de mon couple, les rêves avortés de plus de vingt ans, bousille ma santé psychique à grands coups de pelle. J’ai tâché de m’imaginer vivre là, dans cette maison baignée de lumière, avec cette magnifique terrasse. Même si j’y vis seule durant cette phase de transition, même si j’ai quitté la chambre conjugale pour me retrancher dans mon bureau où j’ai fait rentrer un lit pour enfant, je ne peux pas.
Je ne suis pas en capacité de passer un nouveau confinement dans ce lieu.
Jeudi soir, je n’ai pas écouté l’allocution présidentielle. La panique aveugle qui m’a étreint lorsque j’ai appris la nouvelle ne m’a pas laissé beaucoup de latitude : fuir. Fuir ou risquer un séjour dans un endroit qui je préfère vivement éviter de fréquenter. Vendredi matin, la discussion avec ma thérapeute, psychiatre de profession, a consolidé ma décision, l’unique choix possible : la fuite.
Je suis partie. Je pense à mes amis, surtout à V. malade. La culpabilité stupide mais griffue, se niche au creux du bide. Dans une précipitation frisant la panique, je plie bagage.
Faire rentrer de quoi vivre en pleine cambrousse, avec pluie, boue, toutou, forêts et travaux dans une valise de taille modeste. Dans un sac, y mettre livres, ordinateur, méthode d’apprentissage du japonais et trois pelotes de laine pour apprendre le crochet. Sans oublier la Switch, Animal Crossing m’a sauvé la mise lors du confinement V1.
Par la fenêtre du sympathique taxi, la ville connaît une frénésie, un chant du cygne, avant que de nouveau, elle retienne son souffle, jusqu’à l’asphyxie. Faune et flore, elles, respireront de nouveau. Un wagon calme file vers l’est. Ma cousine m’accueille à la gare et nous dépassons, furtives, heure du couvre-feu. La lune presque pleine diffuse sa lueur au travers des nuages et la route se déroule, sereine, sous les autres phrases des rares conducteurs, eux aussi dans l’illégalité. Vite, vite, rentrer. La fuite est achevée.
Ce matin, les petits pas dynamiques d’Isidore, deux ans, me tire d’un sommeil réparateur. Le soleil se glisse sous la porte de ma chambre aveugle. Je respire enfin.
Mardi 22 septembre
Dans le frigo, de la confiture de marrons.
Elle égaye parfois mes petit-déjeuners désormais en solitaire. À la fin du mois, nous aurions dû fêter nos dix ans de mariage. À la place, c’est rendez-vous avocat, réflexions administratives pour déménager, interrogations tourbillons pour mon avenir professionnel, au point mort. La confiture a deux ans. Elle vient des Bauges, de nos vacances rando avec des amis, juste avant de déménager. Avant...
Les marrons cette année sont plus amers que sucrés et l’automne prend une saveur sèche, rêche comme un projet de vie qui n’a pas survécu à la grande lessive du temps, décoloré, rétréci, tout effiloché. Direction le compost. Le recyclage l’attend, les vers s’en gaveront et peut-être même des jolis champignons. La météo prévoit enfin l’arrivée des pluies et du gris. Les jours rétrécissent mais eux ont encore un futur commun, au cœur de l’hiver doucement, ils gagneront en force et reprendront leur étirement sans jamais se lasser de ce jeu. Avant était annoncé les résultats d’un concours pour un mini-texte jeunesse avec à la clef, formation, parrainage, mise en relation. Un concours adressé aux auteurs en voie de professionnalisation. J’ai bouclé la nouvelle juste après l’explosion de notre vie commune, fin mai. Ça été dur. Mais j’ai tenu, j’en étais fière. J’estimais avoir mes chances, et j’espérais beaucoup. Trop peut-être.
La déception ne durera pas. Je suis trop optimiste pour cultiver la
nostalgie et me repaitre d’une confiture de « si », peu roborative,
illusoire, et pour moi, destructrice. Les « si », je les laisse avec les
regrets, à ceux qui aiment les arroser et les chouchouter. J’ai bien
assez à faire, à me déraciner, à porter la boîte de vingt-un ans d’amour
maintenant close. J’ai posé mon illustre postérieur (enfin, pas
vraiment illustre surtout avec une carrière reniflant les pâquerettes)
sur le couvercle. Je n’y laisse rentrer ni aigreur ni colère. C’est mon
histoire. Celle de notre amour. Elle est finie. Mais je tiens assise
dessus, sur la boîte hermétiquement close, pour laisser à la laisser
reposer, se pétrifier ou se fossiliser peut-être. Sécher. Du minéral
rien ne naitra, aucune odeur incommodante ni aucune possibilité. Si je
la laisse pourrir, les espoirs-champignons pourraient s’y développer.
Je ne le veux pas.
J’ai entendu à la radio que les personnes qui vivaient en couple développaient moins la maladie d’Alzheimer. Je vais avoir 45 ans fin octobre. Alors, je pense à la vieillesse, à la solitude (Merci France Culture pour la thématique de la semaine). Oui, certains trouveront que je prends de l’avance mais quand on croit mordicus à un chemin de vie soudain couper sous vos pattes, difficile de ne pas remettre en cause tout et n’importe quoi… Heureusement, les personnes avec un réseau d’amis solide sont aussi plus épargnées. Et là, je suis gâtée.
Quant à l’écriture, elle fait partie de moi. Elle demande du travail,
beaucoup. Elle demande de la remise en cause – elle aussi – et elle
demande du temps. Mon attention fragmentée et ma concentration dissipée
compliquent le domptage de mot. Pourtant, je continue, et l’écriture
s’installa, tranquille, dans ma poche. Alors tant pis pour le concours,
tant pis si je ne séduis ou n’intéresse par d’éditeur. Tant pis si,
fatiguée, je lâche un peu sur mes ambitions d’être une professionnelle
(les sous, toujours les sous). Et puis, les choses qui s’écroulent, qui
s’éboulent, qui font un patatrac assourdissant, promettent parfois une
autre promenade.
Patatrac Patatrac, mon anorak
Roule, roule ma cagoule
Et, et, et mes gros souliers
On ne voit plus que mon nez
Moi je vais me promener !
Anne Sylvestre
Je ne voulais pas rentrer. Je ne voulais pas me retrouver seule dans le triplex trop grand, trop plein de nous, trop vide de moi. Je voulais rester dans cette chambre aveugle, assez loin d’un couple qui s’aiment pour ne pas ressentir de gène, assez proche de ce petit petit cousin rouquin, quinze kilos d’enthousiasme, de joie de vivre et d’émerveillement (même s’il bouffe tous les escargots).
Je voulais rester avec juste une rue sans voiture, la vue sur le champ en pente douce, la forêt à quelques dizaines de mètres, les salamandres, les sangliers, les chauves souris dans les combles, le chien sous la table, les guêpes sur la table (ou sous la plante des pieds, pour la malchanceuse), la maison de parpaings en construction et celle de pierre du pays pour une future réfection.
Je voulais rester là, assise à la table du salon, le vrombissement doux de l’ordinateur portable, la chaleur du thé proche de la main gauche, la lumière psychédélique de ma souris rose sous la main droite, mon style plume turquoise, mon cahier de travail, quelques bouquins de doc, la Switch pour une pause ludique. Je voulais rester là, à écouter ma cousine parler avec ferveur de la reprise de ses études — un Master 2 en sciences de l’éducation — à écouter Jon raconter les anecdotes hallucinantes sur la vie de l’endroit où il a grandi, où tous le monde se connait, s’aime, se tacle et parfois, révèle des abîmes de stupidité ou d’ignominie. Je voulais rester là à écouter Isidore, deux ans, articuler ses mots préférés « non » « encore une » « crotte » (le surnom de la chienne), à écouter le vent, la rivière, le coq, les piaillements des hirondelles qui nichent sous l’appentis, les pleurs d’un nourrisson plus haut dans le village, le bruit d’un engin de chantier ou d’un tracteur, les salutations trop cordiales…
Le dernier soir, comme d’autres soirs, je suis partie marché après le repas, direction la forêt jusqu’à la langue de prairie fauchée qui l’ampute. La nuit nait du sous-bois, elle montre de la terre. Il avait plu et la rivière, regonflée après plusieurs jours de canicule, avait pris ses aises sur l’un des chemins. Parfums et chants d’oiseau au couchant évoquent toujours mon enfance dans cette rue courbe, avec la maison au point le plus convexe, en face du bout de route qui menait nulle part, qui n’avait même pas de nom. La dernière tranche de la construction de « La clairière » n’avait jamais été construite. Revers de fortune du promoteur ou refus de la mairie ? Qui-sait ? Si le jardin de mes parents restait de taille modeste, j’avais comme terrain de jeux ce parc abandonné du manoir d’en face et le terrain vague immense laissé en friche.
Me promener seule, à la campagne, ou mieux, avec un gros toutou, ravive cette mémoire de la terre collante sous les chaussures, de l’air au parfum végétal, du brouhaha des insectes excités par la fin de la journée, des cris dans les cimes pour trouver la bonne branche où se reposer, la mémoire de l’enfant qui a grandi dans l’entre-deux d’une ville d’Ile-de-France, ni banlieue, ni campagne, ni province fière de son identité.
Je ne voulais pas rentrer. J’ai traversé le village presque endormi, je suis repassée devant le 13 sans m’arrêter et j’ai marché, marché jusqu’à laisser dans mon dos les dernières maisons du hameau, marché jusqu’au panneau barré de rouge. Au-dessus de la ligne émeraude des arbres, un nuage rougissant tente une timide conquête du ciel, et à ses pieds, la terre elle exhale un brouillard tout aussi discret. L’air se rafraichit. Ici, l’été s’achève plus vite. Je respire. Ma valise est prête. Demain, je me lèverai trop tôt pour partir avant six heures. Je ne veux pas rentrer.
J’ai salué les vaches, les pâtures, les chaumes, les parcelles morcelées de foret cultivée, le vallon, la colline, les traces des avions, l’étoile du berger, le panneau de la commune, puis, je suis rentrée.
Le 11 août, j’ai vu trois étoiles filantes.
Avec ma cousine, nous sommes parties, serviette de plage sous le bras, smartphone en mode lampe de poche à la main, dans le champ où broutent deux chevaux, en contre-bas de la maison. L’herbe grillée par la canicule et le crottin desséché crissent sous les semelles. La chienne Saphira, un border collie de bonne composition, nous accompagne dans la pénombre, intriguée par notre promenade tardive. Il est déjà bien tard. Un couple d’ami, invité à diner, a annoncé à ma cousine qu’ils se mariaient en 2022 et la jeune femme la choisit comme témoin. Étrange émotion de décalage entre cette joie communicative et la distorsion de ma situation.
Si le mariage a toujours été une formalité administrative, j’ai découvert, une fois dans mon rôle d’épouse, qu’il avait une puissance de légitimation sociale inattendu, qu’il modifiait subrepticement le regard des autres. Ma réalité de compagne avait glissé vers quelque chose qui me semblait, à tort, plus solide. Un couple qui s’aime, qui construit une vie à deux dont je m’éloigne chaque jour. Pourtant, à les écouter, avec un projet d’enfant, je sais qu’il s’agit d’une illusion. Je sais que leur histoire n’a jamais été la mienne et je leur souhaite, de toute mon âme, de s’écouter, de communiquer, d’être heureux ensemble et séparément.
Les étoiles percent la gangue de tristesse.
Alors que je m’allonge, prenant bien garde à éviter les déjections des canassons, la pointe douloureuse dans mon ventre se dénoue. D’autres histoires, d’autres amours, d’autres chemins. Ceux chaotiques des insectes qui grouillent dans la prairie ravagée de chaleur, ceux rectilignes et prévisibles, là-haut, d’un satellite qui en silence accomplit sa besogne au-dessus de nos têtes. Le nord se situe dans notre dos, souillé par les halos orange de l’éclairage public du hameau. Devant nous, la masse sombre de la forêt nichée le long de la rivière.
Plus bas, les vaches dans la pâture doivent déjà dormir sans se soucier des Perséides ni de l’attrait que leur agonie brûlante suscite chez les bipèdes qui les élèvent pour leur viande. Les vaches du coin appartiennent à la race blanc bleu belge, une aberration hypertrophiée destinée à produire plus de muscles et moins de perte lors de l’abatage. Les pauvres bestioles ne peuvent pas vêler et doivent être systématiquement césarisée. Trapue, courtaude, leur jolie robe blanche tacheté d’un gris bleuté ne révèle rien de leur raison d’être. Le charme bucolique de la campagne belge s’achève dans nos assiettes, avec l’américain préparé acheté au boucher du village. Un plaisir gustatif que j’associe toujours avec ce pays.
Je ne connaissais de la Belgique que Bruxelles, même si j’avais traversé le pays en voiture et visiter quelques autres lieux touristiques. Vivre deux semaines ici, expérimenter la vie de village, le microcosme des solidarités et de la veulerie, secoue ma créativité engluée dans ma peine de cœur et, plus prosaïquement, dans les incertitudes matérielles quand à mon avenir : où vivre, et surtout comment ? Exercer quel métier ? Retourner au journalisme, à la pige ? Des enquêtes récentes sur le statut et l’état de la proffesion ont soufflé mon enthousiasme.
Vivre de mes mots est un fantasme et malgré ma naïveté, je ne peux me bercer de cette illusion, même avec un xanax dans la tronche ou un taux d’alcool trop élevé. En ce moment, je n’arrive pas à me dégager du temps pour écrire autre chose que mon journal ou quelques articles de blog, brouillon, foutraque, au style aléatoire. Pourtant, ici, malgré les nuits hachées par les petits pas énergiques d’Isidore, bientôt deux ans, dans un lit de grand, et parfois par ses sanglots si un cauchemar s’invite dans ses songes, malgré l’endormissement difficile pour cause de cerveau sur-actif et de matelas trop mou, je me repose. Je me détends. Je me vide. Les souvenirs s’agitent avant de retourner dans leur grotte marine. Les courants s’apaisent et les poussières en suspension dans le lac opaque lentement amorcent leur décente et se couchent au fond. Future couche sédimentaire. J’ai un début de nouvelle sur le feu, un prototype branlant pour un appel à texte que j’aimerai réussir à pondre pour sortir du cercle de flagellation, et puis, j’apprécie la personne qui s’en occupe. L’humain reste central pour moi dans mes interactions. Quand j’ai l’intuition qu’un projet va m’enrichir sur ce plan, je ressens une motivation forte et une satisfaction au travail. Pourtant, en ce moment, l’appréhension du futur me ralentit. La masse d’objet que je possède, en propre ou avec mon ex m’écrase littéralement. Je bosse sur la question. Elle prend beaucoup d’espace dans mon crâne et être loin de l’appart, l’impossibilité d’agir nourrit angoisse et frustration.
La chatte me fouette d’un coup de queue et la chienne haltète. Ronron et respiration. Au-dessus, le ciel. La vision s’adapte et bientôt, les étoiles sortent de leur cachette d’ombre pour jouer à trouer ce plafond qui n’existe pas vraiment, pas plus tangible que nos maux, notre passé recomposé par nos mémoires farceuses ou nos futurs prédictions foireuses de cerveaux mal équipé pour penser. Ma cousine me parle de son adolescence à mater le ciel avec une pote. Je tente de me souvenir de la dernière fois que j’ai contemplé tant d’étoiles. À la montagne, il y a deux ans ? Nous étions si épuisés après les rando, que les promenades nocturnes n’étaient pas au programme. Et puis, pour profiter du spectacle, il est nécessaire d’être en hauteur, et pas lové dans le creux d’une vallée suspendue coincée entre des pics et des combes.
Je me souviens de mes vacances en Corse.
Je me souviens de mon stage de terrain, en octobre, dans le Diois, au siècle dernier. Un soir nous étions rentrés à pied, de la Tune de l’ours, à Boulc, où nous prenions nos repas, jusqu’à la colonie de vacance désaffectée où nous logions. Pas de smarphone à l’époque. Pas de téléphone portable non plus pour moi. Des lampes de poches, des baskets en guise de pompes de rando, et une amitié forte qui se nouait avant de glisser doucement vers des sentiments amoureux. Les Perséides, à chaque révolution, perdent quelques-une de leurs sœurs qui viennent se cramer dans l’atmosphère terrestre. Quelques secondes, elles brillent puis se consument pour la joie d’un vœu, bientôt oublié. Elles s’usent, pourtant, chaque année, il reste assez de matière pour les rêves des humains. Quelques secondes de gloire, un pointillé dans l’éternité.
Et de cette amitié avec lui, aujourd’hui, que reste-t-il ?
Des albums photos, des coquillages, quelques lettres, des consoles de jeu… Les émotions, les souvenirs qui se métamorphosent, deviennent autre, et les objets faussement solides, faussement éternels. Pourquoi garder ces objets ? Pourquoi ne pas conserver et chérir ce ciel, ce moment de partage avec ma cousine, ses rires, ses anecdotes, cette découverte de l’autre ?
Je crois que je préfère garder précieusement le cours de conduite improvisé fait — à l’arrêt — sur un parking du Diois, alors que nous n’étions pas encore amoureux, que toutes choses matérielles de ces vingt ans de couple qui soudain m’alourdissent tant que je m’enfonce dans la terre sèche, que je ne peux plus m’envoler. Je préfère mes souvenirs même imprécis, même inventés, autant d’ailes fines pour s’approcher de la voûte scintillante et dansante, m’élancer légère vers son lent tournoiement. L’univers, un cocon tranquille à mon cerveau agité, à sa mémoire défaillante et à ses dialogues intérieurs incessants. Je préfère ne rien garder. Sentir l’herbe sous mes jambes, la serviette sous mon dos, la capuche sur ma tête, la chatte à côté, toujours à ronronner, ma cousine et son rire pétillant secoué de spasme, ses injonctions et ses menaces aux cieux qui nous valent une dernière étoile filante. Il est temps d’aller nous coucher.
Je préfère le présent et l’expérience aux objets. Cela tombe bien, je vais devoir réduire la voilure. Je sais que j’aurai toujours un toit sur ma tête. Toujours des amis et personnes aimantes, même si mon professeur de conduite improvisé, lui, a opté pour une sortie de route. À pas de loup, pour ne pas réveiller un voisin grincheux, nous avons traversé le champ. La maison silencieuse ne bronche pas à notre arrivée. Là-haut, le petit dort, pour l’instant. Dans le salon, le compagnon de ma cousine roupille dans un canapé pourtant peu disposé à accueillir sa grande carcasse. La fraicheur relative du rez-de-chaussé, un havre momentané.
Je me couche, imprimée sur la rétine, une trace lumineuse furtive.