En ouvrant cet ouvrage, je m’attendais à un
livre sur l’écriture et la fabrication d’histoires. Je me suis
trompée sur le premier et le second sujet n’y est pas traité sous
l’ange que j’espérais. La préface, rédigée par le traducteur
français m’a tellement dérouté que je me suis arrêtée. Le
livre a été proposé au programme d’un atelier de lecture par la
personne qui m’en avait vanté les mérites (merci David). Cette
fois, motivée par une possibilité d’échange, je me suis lancée
dans la lecture, passionnante et souvent drôle, de ce bouquin
inclassable.
Nourrir son imaginaire
Grammaire de l’imagination s’adresse en
priorité aux parents et personnes qui travaillent avec des enfants.
Une catégorie à laquelle je ne me sens ni légitime ni à l’aise
pour revendiquer une quelconque affiliation. Pourtant, nous sommes
tous d’ancien (ou moins ancien) enfant. Et l’imagination, la
créativité, se nourrit d’un regard sur le monde capable de
cultiver l’enthousiasme et la curiosité.
Si vous êtes un peu artiste, si vous aimez les
histoires, ou si vous voulez développer votre imaginaire ou celui
d’enfants, je vous encourage à ouvrir ce livre, avec moins de
préjugés que moi ! Gianni Rodari propose en 45 chapitres une
série d’exercices et de réflexions très pragmatiques, illustrées
d’exemples pour affûter notre capacité à appréhender le monde
tout en s’émancipant de ses règles souvent aliénantes.
Les courts chapitres s’enchaînent et
construisent une pensée : l’auteur part souvent de son
expérience vécu avec des enfants, donc d’une approche concrète,
pour arriver à dégager des mécanismes généraux et des concepts,
jusqu’à développer une réflexion philosophique sur l’importance
de l’imagination dans notre monde. Paru en 1973 en Italie par un
homme ayant connu les affres de la seconde guerre mondiale (il est né
en 1920), son contenu reste très actuel.
Un ouvrage éclectique et amusant
Le début aborde des ateliers d’écriture à
destination des enfants avec des exemples d’exercices souvent assez
savoureux. Ces outils de développement de l’imagination (par
association d’images et d’idées et jeu sur les sonorités)
évoquent le surréalisme et le dadaïsme avec des textes d’apparence
absurde et qui éveillent à une poétique débridée et libre, une
base qui permet de s’initier notamment au réalisme magique. Rodari
propose différentes constructions pour des textes très courts, de
l’historiette au poème, à la devinette.
Ensuite, dans l’auteur travaille sur le conte,
une matière très riche qu’il aborde de façon toujours très
pratique et ludique en expliquant sa structure. Ce travail d’analyse
a comme visée l’appropriation de la fabrication du conte et aussi
l’ouverture sur un jeu avec des variations.
L’adulte apprend à l’enfant et si ce dernier
est actif, il reste encadré par des propositions créatives. Au fil
du texte, Rodari prend du recul et s’interroge sur le dialogue qui
se tisse entre l’enfant et l’histoire qu’il fabrique. Il aborde
le jeu, de l’imagination et de leurs impacts combinés sur la
vision du monde. L’histoire devient un support pour les relations
humaines et pour appréhender l’environnement. Il inclut dans son
questionnement le tabou et la transgression (sexe et fonctions
corporelles) décrits comme nécessités pour apprendre à remettre
en cause l’autorité, à réfléchir par soi-même et à éviter
l’écueil de l’auto-censure.
Enfin, il prend encore du recul et observe
l’enfant dans son appréhension de l’histoire, dans sa façon de
se l’approprier, d’interagir, de la poursuivre. L’enfant
devient actif à partir d’une narration d’autrui. On passe d’une
création imaginative débridé à un travail avec une contrainte
forte mais où la créativité a toute sa place.
Le dernier chapitre dévoile enfin l’objectif du
livre : enrichir d’expériences stimulantes le milieu où
l’enfant évolue afin de développer sa créativité, pour changer
le monde. La dimension politique assez idéaliste de l’auteur (et à
mon goût très touchant et belle sur sa vision de l’humanité
future) s’affirme alors.
Rodari étudie le jeu des enfants avec curiosité
et tente de l’analyser pour en comprendre les processus
inconscients. Cependant, ses interprétations psychanalytiques me
laissent dubitative quant à leur véracité scientifique. Elles
demeurent stimulantes sur le plan d’une réflexion intellectuelle.
C’est l’unique bémol de ce livre, très riche pour cultiver son
imaginaire, même lorsqu’on est adulte et sans enfant.
Dans un paysage noyé de brume, une jeune femme
tient bien serré la main d’une enfant. Quand le vent dissipe les
nuées, la fillette a disparu. Le souvenir de cette perte hante
Naoko. Il ne s’agissait pas d’une enfant comme les autres,
c’était une ombre, la trace amnésique d’un être qui fut
vivant. Déjà, une autre ombre prends la place à ses côtés.
Naoko, entre morts et vivants
La BD La Fête des ombres nous raconte
l’étrange histoire de Naoko et de son quotidien dans un village
reculé du Japon rural où la population décline et le maintien des
coutumes est menacé. Les auteurs de l’atelier Sentô, Cécile Brun
et Olivier Pinchard, signent un nouveau livre poignant. On reconnaît leur style graphique et leur découpage si
particulier qui change notre rapport au temps. Ce récit mystérieux
prend un chemin de traverse. Avec lenteur et tranquillité, on suit
l’héroïne que l’on découvre par touche, grâce à
l’incorporation de scènes de flash-back. L’élément fantastique
apparaît comme un poids, une entrave pour la jeune femme. Elle porte
le fardeau d’un devoir conséquence d’un don surprenant : elle a
toujours pu voir des entités bizarres qui évoluent dans ce village
et la campagne environnante. Lors de la fête des ombres, au cœur de
l’été, certaines apparaissent à des habitants et ils en ont
alors la charge pour une année. Il leur appartient de discuter avec
elles, de les aider à se souvenir de leur identité afin qu’elles
poursuivent leur voyage.
Mis à part Katsu, un jeune homme compétent en
informatique qui aide aux recherches, Naoko est entourée de
personnes âgées, de gens qui l’ont connu enfant et ne réalisent
pas toujours qu’elle est maintenant une adulte. Sa mère voulait
qu’elle parte, qu’elle ne reprenne pas le flambeau de cette
mission, et pourtant, elle est toujours là, seule, dans la demeure familiale…
Le récit commence à la fin de l’été. Le
passage des saisons, très marquées au Japon, scande les étapes de
la vie de Naoko. Elle habite une maison traditionnelle en bois, ce
type d’habitation rend le quotidien bien plus perméable aux
actions des éléments, vent, pluie, humidité et froid s’immiscent à
l’intérieur. Et puis, il y a la douceur du soleil qui chauffe la
coursive. La frontière entre le dedans et le dehors, la vie et la
mort semble soudain floue. D’autres ombres errent aussi,
monstrueuses, elles ont oublié jusqu’à leur humanité. Ces âmes
en peine affamées effrayent et bouleversent. Crainte et compassion
se partagent ainsi le cœur du lecteur.
Cette BD aborde frontalement la question de la
perte, du deuil mais aussi, ce qu’il reste lorsqu’une personne a
disparu. Si la mère de Naoko n’est pas revenue comme ombre, sa
présence et ses désirs, pèsent toujours sur la jeune femme. La
mort rôde, incarnée dans les corps chétif et rabougris des petits
vieux, étonnamment vigoureux et pourtant si fragile. Naoko sait
qu’elle ne devrait pas s’attacher aux ombres, mais dès la scène
d’ouverture, le lecteur comprend que c’est impossible pour elle.
Empathique et généreuse, Naoko tisse des liens forts avec ceux
qu’elle côtoie. Ce jeune homme dont elle doit retrouver l’identité
et qui apparaît incolore, insipide, gagne en substance au fur et à
mesure des pages. Qu’adviendra-t-il si ses souvenirs ne reviennent
pas ?
Justesse des mots et des ambiances
Si j’ai trouvé la fin attendue, la force du
livre vient de son traitement du sujet, de la normalisation de
l’élément fantastique, et de ce qui est dit sur le rapport à la
mort, son intrication dans le quotidien. Les ombres ne sont pas des
fantômes désincarnés mais des êtres avec une action sur le monde,
une possibilité de contact physique. Les ombres peuvent sentir,
toucher.
La présence des petits vieux, invisibles dans
notre société, à mon moins d’être soignant où aidant (ou vivre sur la Côte d’Azur !) saute aux yeux
lorsqu’on voyage dans la campagne japonaise. Il s’agit d’un des
aspects les plus frappants du Japon : le vieillissement de sa
population. La ville dessinée par l’atelier Sentô s’anime :
sa galerie commerçante couverte barrée des rideaux de fer des
boutiques fermées, le temple perché sur les hauteurs accessibles en
grimpant des escaliers raides, le sentô, la maison de Naoko
en lisière de forêt…
Le résultat est saisissant de réalisme, avec un
choix graphique lâché presque naïf. Le contraste réside dans le
décalage entre les personnages, au design flirtant avec la
caricature, et le détail minutieux des décors. Cette juxtaposition
d’imprécisions et de justesse donne une vie incroyable au dessin
dans un style qui m’évoque par sa force d’évocation
sensorielle, celui de Florent Chavouet. Le travail de couleur rend
les plats appétissants, les joues roses d’émotion, la profondeur
de la nuit palpable. La maîtrise de la construction narrative
s’accompagne des ambiances de couleurs travaillées, avec une
indication claire du passage du temps. La lisibilité du dessin grâce
à un encrage efficace conserve aussi l’énergie des croquis.
L’atelier Sentô réussit ce tour de force de transcrire avec
réalisme et onirisme le Japon rural des petites gens, ce Japon qui
agonise doucement, sans se plaindre et pousse même la vie vers les
grandes villes, en encourage les jeunes à étudier, à partir. Mais
certains et certaines, comme Naoko, restent, parfois sans savoir pourquoi.
Et de belles histoires s’enracinent. Du cœur,
des tripes, des cendres et beaucoup de joie et tristesse, côte à
côte, main dans la main, sans se lâcher.
Vous aimez la campagne, au Japon comme en France, et vous
aiguisez votre regard sur les petits détails qui nous paraissent
insignifiants. Dans ce livre, vous abordez un sujet existentiel qui
ne surprendra pas ceux qui ont quelques connaissances des faits
sociaux et démographique du Japon de l’envers. L’exode rural
continue massivement et le vieillissement de la population s’inscrit
dans le paysage. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur la
naissance de la Fête des ombres ?
En effet, lors de nos séjours au Japon, nous avons été
sensibles à la vie rurale, au charme des villages qui se
désertifient et nous avons partagé le quotidien des personnes âgées
qui continuent d’y vivre, entourées de leurs croyances et de leurs
rites. Les émotions qu’ont fait surgir en nous ces rencontres
nourrissent notre inspiration. La Fête des Ombres est née de
l’envie de raconter une histoire émouvante autour de personnages
tels que les gens que nous avons côtoyés au Japon
Vous avez choisi d’incarner vos fantômes. Est-ce que
vous pouvez parler de ce choix et de ses raisons ?
En habitant au Japon quelque temps, nous avons remarqué que la
vie de tous les jours était parfois très imbriquée avec le
souvenir des morts qui bénéficient d’offrandes les invitant à
participer à la vie quotidienne. Au Japon les morts ont une forme de
réalité. Leur présence dans le rituel des vivants les fait exister
de manière presque palpable.
Les ouvrages édités chez Issekinicho bénéficient
toujours d’un grand soin apporté à la maquette mais aussi à la
fabrication (reliure, qualité du papier…). Est-ce que vous pouvez
nous parler un peu de votre collaboration avec vos éditeurs ?
Est-ce que vous êtes associés au procédé de fabrication ?
Oui, Alexandre et Delphine d’Issekinicho sont très impliqués à
nos côtés et nous échangeons beaucoup. Ce sont des amoureux du
travail bien fait et comme ils pratiquent eux-mêmes le dessin et
l’illustration nous nous sentons proches d’eux. C’est très
agréable de travailler dans ces conditions. Et nous espérons que
les lecteurs apprécient la qualité de leur travail. En ce qui nous
concerne, nous sommes ravis de la qualité de La Fête des Ombres en
tant qu’objet car le papier que nous avons choisi ensemble permet
d’apprécier l’aquarelle et de retranscrire la douceur des
teintes. Alexandre a également fait un superbe travail de design sur
le titre et le motif à l’arrière du livre qui non seulement
mettent en valeur notre travail mais surtout sont porteurs de sens et
permettent une meilleure immersion des lecteurs dans cette étrange
aventure.
Vous avez choisi de travailler de manière
traditionnelle. Pouvez-vous nous parler un peu de votre approche du
dessin ?
Bien que nous appréciions aussi le travail numérique, nous
privilégions la technique manuelle car nous la maîtrisons mieux et
nous y trouvons une forme de sobriété. L’idée de pouvoir
dessiner n’importe où avec peu de moyens nous est chère. Nous
transportons nos boîtes d’aquarelles et nos crayons partout avec
nous, en voyage et ce sont les mêmes outils que l’on utilise en BD
comme s’il s’agissait de la continuité de nos aventures au
Japon.
Merci beaucoup à Cécile et Olivier pour leur gentillesse et leur disponibilité !
Autrice et illustratrice de plus d’une dizaine
de livres jeunesse, Satoe Tone séduit les petites et aussi les plus
grands par la douceur de ses dessins et par la dimension intime de
son travail. Si elle a grandi au Japon, elle vit maintenant à Milan.
J’ai eu le plaisir de la rencontrer plusieurs fois sur des salons
(vous savez, ce truc qui existait avant). Ses livres m’ont apporté
beaucoup d’émotions que j’avais envie de partager avec vous
Trois albums pour rêver
Satoe Tone est publié chez plusieurs éditeurs,
notamment Baliverne, une maison indépendante qui apprécie
l’imaginaire et la poésie, deux caractéristiques fondatrices de
l’œuvre de cette artiste.
Le livre le plus drôle de ma collection
s’intitule La très grande carotte. Une fratrie de six
lapins découvre un jour une gigantesque carotte et s’interroge sur
les utilisations possibles qui sont d’ailleurs, pour un regard
d’adultes rationnels, totalement impossibles ! Les lapins de
Satoe Tone, tout en rondeur et douceur, sont une figure récurrente
dans ses dessins. Avec une tête à la fois bonhomme et espiègle, je
les trouve très attachant. Mon faible pour ces bestioles colore
évidemment mon jugement sur cet album.
Le plus tendre, Doux rêves de moutons
raconte comment ces animaux apportent des rêves aux enfants. Cette
caractéristique sera d’ailleurs reprise dans son autre titre Le
voyage de Pipo. Le plus jeune frère mouton doit commence son travail
pour la première fois, il est en proie aux doutes et craint de ne
pas être à la hauteur. Heureusement, il n’est pas seul. Comme
dans le livre précédent, on suit l’animal dans une suite de
tableaux oniriques aux couleurs pastel, aux formes rondes et
mignonnes avec une grande richesse de détails.
Le plus joyeux s’appelle La fanfare des
grenouilles et raconte le raz le bol d’un groupe de batraciens
alors qu’il pleut sans arrêt. Ils décident de jouer de la musique
pour attirer l’attention du soleil et rendre ainsi la météo plus
clémente. Des oiseaux viennent leur prêter main forte, en chantant.
Le trait caractéristique de l’autrice avec une simplification des
animaux stylisés en adorables créatures transmet la joie et
l’énergie du récit. Ce titre jouit aussi d’un travail graphique
sur la mise en page du texte très dynamique.
Ces trois albums sont assez légers et positifs.
Mais Satoe Tone a également écrit et illustrée des histoires avec
une palette d’émotion plus complexes et moins joyeuses.
Où est mon étoile : appréhender le
deuil
Cet album grand format, parut chez Nobi Nobi
traite d’un sujet difficile, la perte d’un être cher, avec une
approche poétique et très juste. Une petite souris, le cœur lourd
cherche son ami disparu, ses proches lui expliquent qu’il n’est
pas perdu à tout jamais, mais qu’il est transformé en étoile ;
elle se lance alors dans une quête qui pourrait paraître vaine mais
qui lui apportera réconfort, compréhension et espoir. Il s’agit
du titre le plus bouleversant de j’ai lu de Satoe Tone.
Dans un camaïeu de bleu, on suit la souris, elle
grimpe toujours plus haut dans un paysage nocturne, mystérieux et
magnifique. Comme dans les autres albums de l’auteur,
l’expressivité des animaux, mignons mais jamais mièvres transmet
beaucoup d’émotions.
Une grenouille, Pipo a perdu ses rêves. La
rencontre avec une brebis, porteuse de songes, est le début d’un
grand voyage qui durera plusieurs mois. Au fil de larges doubles
pages, on suit les deux comparses, dans des paysages brumeux, du fond
des océans aux forêts, les saisons passent. Pipo et la brebis
découvrent le monde et une amitié se tisse. Il s’agit de mon
titre favori. Un album contemplatif avec une harmonie parfaite entre
une impression vaporeuse et des détails soignés. Il a d’ailleurs
remporté un prix prestigieux qui aura beaucoup aidé Satoe Tone à
gagner en notoriété. Également édité chez Nobi Nobi, comme Où
est mon étoile, Le voyage de Pipo bénéficie d’une
qualité de fabrication avec un papier épais, mat parfais pour
mettre en valeur les illustrations ainsi qu’une sublime couverture
avec verni sélectif.
Outre que le protagoniste soit une grenouille,
l’ambiance particulière de cet ouvrage m’apaise et en même
temps, m’apporte de l’énergie et de l’espoir dans les périodes
difficiles. Chaque double page se regarde comme un tableau, avec
lenteur et abandon.
Une vidéo qui montre le travail de l’artiste
sur Le voyage de Pipo :
Cette jeune japonaise née en 1984 qui a fait ses
études à Kyoto mais aussi en Angleterre a choisi de vivre en
Italie. Elle travaille à la gouache, de façon traditionnelle, avec
plusieurs sous-couches qui donne à ses tableaux beaucoup de
profondeur. La particularité de son dessin vient de la grande
expressivité de son bestiaire qui arrive à transmettre avec peu de
mots des émotions fortes. Une nostalgie se dégage de ses livres,
elle n’hésite pas à aborder la solitude, le doute, la perte, en
filigrane de ses histoires, toujours avec beaucoup de subtilité et
d’espoir. Aborder ainsi des expériences perçues comme négative,
ou difficile en proposant un voyage pour les sublimer apaise le
lecteur. Ses personnages sont souvent un peu perdus, un peu
hésitants, parfois, ils se laissent porter, lâche prise et toujours
à la fin, ils ont grandi, trouvé du sens, se sont ouverts sur le
monde. Satoe Tone est une artiste d’une grande sensibilité,
curieuse et avide de découverte. J’espère que cet article vous
aura donné envie d’ouvrir ses livres.
Si vous appréciez son travail ou si vous
voulez mieux la connaître, la NHK a réalisé une vidéo en 2014.
Elle y parle très librement de ses sentiments, de ce qu’elle met
dans son travail et de ses raisons intimes de faire des livres.
Savez-vous pourquoi, au Japon, on plie des grues en origami ? Et pourquoi cet animal de papier est devenu après la seconde guerre mondiale un symbole de paix ? Sue DiCicco, sculptrice et autrice américaine raconte la courte vie de Sadako Sasaki, enfant née à Hiroshima, en 1943. Son frère, Masahiro Sasaki toujours vivant, a coécrit l’ouvrage en apportant son témoignage.
En attaquant cette lecture, je savais qu’elle ne serait pas légère. Je connaissais la fin de l’histoire : une fillette qui meurt et laisse une marque d’espoir dans l’Histoire ainsi qu’un poignant message universel. Cependant, j’ignorais tout de sa vie, de son caractère, de sa ténacité. Cette existence recèle une force qui traverse les décennies et inspire, encore aujourd’hui, la défense de la paix.
Le livre s’ouvre sur la naissance de Sadako, le 4 janvier 1943 et parle de son quotidien dans un pays dévasté par la guerre mais où les enfants s’adaptent et conservent quand même une certaines insouciance malgré les difficultés. Si le sujet demeure difficile, l’autrice trouve un ton juste, sans misérabilisme. Elle donne de nombreux détails sur la vie de tous les jours qui permettent de comprendre le dénuement de la famille mais aussi les petites joies nichées dans l’énergie d’une reconstruction et d’un avenir qu’on espère plus doux que le présent. Outre la tragédie de la maladie, la situation financière des parents de Sadako rend le récit encore plus poignant. Le coût des soins et les sacrifices qu’ils engendrent résonne avec un écho particulier sous la plume d’une autrice américaine. On suit Sadako dans son combat contre la maladie, un mal encore mystérieux mais que déjà les médecins diagnostiquent comme une conséquence de la bombe atomique. On découvre une enfant charismatique, pleine d’empathie et de ressources, très consciente de ce qui se déroule autour d’elle, alors même qu’elle est de plus en plus confinée à sa chambre d’hôpital.
Lorsqu’elle apprend la signification des guirlandes de grues en origami qu’on offre aux malades, elle décide de se lancer dans le pliage. La légende dit que si on réussit à plier mille grues dans l’année, notre vœu sera exhaussé. Hélas, même si une version populaire sur Internet prétend que Sadako serait décédée avant d’avoir achevé sa tâche, elle est fausse : la fille a non seulement plié ses mille grues sans être guérie, mais elle a persévéré, avec un nouveau vœu, altruiste. À son décès, ses camarades se sont mobilisés. Une statut à son effigie a pu être érigé et le mouvement de solidarité ainsi amorcé perdure encore, liant à tous jamais la vie de cette enfant au terrible drame des irradiés d’Hiroshima et Nagasaki.
L’écriture limpide et illustrée de dessins et photos d’archive s’adresse à un jeune public. La puissance du texte et de son message sur la quête de sens peut aider enfant et adulte à franchir certaines épreuves, surtout en ces temps étranges. D’ailleurs, suite à la rencontre avec l’histoire de Sadako, Sue DiCicco a fondé l’organisation Peace Crane Projet afin de continuer la transmission.
Cependant, je reproche à l’ouvrage son manque de clarté sur l’implication du Japon dans la seconde guerre mondial, sous-entendant une position de victime. Quand on connaît le négationnisme toujours en vigueur aujourd’hui, j’aurais apprécié plus de nuance. Un écueil probablement inévitable, étant donné que l’autrice est elle est américaine et qu’elle a coécrit l’ouvrage avec le frère de la victime. J’émettrai aussi un bémol sur le portrait de Sadako, frôlant parfois le panégyrique. Mais comment écrire la vie d’une môme qui décède à douze ans d’une leucémie en endurant une douleur inimaginable, tout en laissant à ses proches et à ceux qui l’ont croisé sa route un souvenir aussi lumineux ?
Si le ton m’a parfois semblé mélodramatique, c’est l’espoir et la volonté de vivre qui traverse ce texte et se transmettent à son lecteur. L’histoire authentique de Sadako Sasaki et des mille grues a sa place dans les bibliothèques et aussi dans les programmes scolaires, il est un merveilleux outil pour enseigner l’empathie et le courage, en évitant l’écueil du discours moralisateur.
Cet ouvrage a été reçu en service de presse et je remercie l’éditeur Sully Le prunier.
Tout d’abord, l’intérêt des podcasts n’est pas de
comprendre tout mais d’écouter, chaque jour, du Japonais.
Lorsqu’on apprend une langue sans être en immersion, cela demande
des stratégies pour s’y exposer le plus possible.
Comme je l’indiquais dans mon article précédent sur le sujet, la
régularité est la clef de l’apprentissage. Certains de ces
podcasts sont enregistrés quotidiennement, un sacré défi
puisqu’ils sont en écoute gratuite. Je vous conseille de
ré-écouter plusieurs fois les épisodes, par exemple dans les
transports, en faisant votre ménage, en vous promenant (ou en jouant
à Animal Crossing). Les podcasts que je vous recommande ont commencé
leur diffusion assez récemment et continuent toujours. Je vous
présente des podcasts exclusivement en japonais, sans aucune
traduction dans une autre langue, afin de favoriser l’immersion.
Nihongo con Teppei
Pour commencer, le plus accessible pour les débutants, c’est
Nihongo con Teppei. Un prof de japonais sémillant qui enregistre des
podcasts pour débutants, très courts, de quatre minutes, et pour
intermédiaire. Les premiers sont très courts, quatre à cinq
minutes, les seconds font entre 10 et 15 minutes. Il n’y a pas de
scripts. Chaque épisode aborde un sujet simple et très restreint
qui permet de limiter le vocabulaire, avec beaucoup de répétitions
et un contexte bien défini qui facilite la compréhension.
J’apprécie l’humour et l’esprit enjoué du professeur, qui a
un grand sens de l’auto-dérision. Il s’exprime en articulant, et
avec lenteur tout en restant naturel.
Il s’agit de podcast court sur la vie
quotidienne d’une Japonaise expatriée en Irlande et marié à un
Péruvien. Elle a commencé sa diffusion en début d’année. Les
scripts sont disponibles sur son site. Sa diction est bonne, son ton
est enjoué et j’apprécie la densité de chaque épisode, qui
restent simples et accessibles pour un débutant avec quelques
notions. Elle parle de son quotidien et le lien avec des éléments
de la culture japonaise. C’est une approche très ouverte, curieuse
du monde. Elle fait aussi des vidéos sur sa chaine YouTube
Voici autre podcast de niveau intermédiaire que
j’apprécie beaucoup. Son auteur, Tomo, a commencé en juin 2019,
il vit au Japon et il est professeur. Plus sérieux que Teppei, il
parle à la fois de son quotidien et réponds aussi à des
propositions de sujet, autour du Japon : https://anchor.fm/LetsTalkinJapanese
La durée est de 10 à 15 min et les niveaux du JLPT sont indiqués (N1 étant le plus difficile et N5 pour
débutants)
Haru non nihongo
Un podcast à mon avis plus difficile, car les
épisodes assez longs. Il parle de culture japonaise et de vie
quotidienne. Si vous connaissez un peu le Japon, il est probable que
les sujets abordés vous soient déjà connus. Dans mon cas,
l’avantage est que je comprends plus facilement, car j’ai déjà
quelques éléments. J’ai l’impression qu’il s’adresse à un
public plus jeune.
Niveau intermédiaire. Je vous conseille de
regarder la chaîne YouTube car les vidéos sont en fait les textes
sen japonais.
Cours donné par Yamamoto Iku, une Japonaise
vivant à Los Angeles. Podcast axé sur les saisons au japon, voix
très agréable avec une musique jazzi. Il faut avoir déjà de
bonnes bases. Cependant, j’avoue que je trouve la diction et la
voix tellement agréable que je l’écoute même si je suis larguée.
Les scripts sont dispo gratuitement à condition de s’inscrire à
la mailing list. C’est plus intéressant de regarder les vidéo
(juste quelques photos et le texte).
Deux jeunes
étudiantes japonaise à l’université qui vivent à Londres
se sont lancées
dans un podcast. Il n’y a pas de script mais une liste de
vocabulaire (japonais –
anglais) disponible pour
chaque épisode. Je n’ai
écouté que les premiers et derniers épisodes, je pense qu’il
cible un niveau
intermédiaire et un public
branché pop culture.
Dans tous les cas, la méthode efficace consiste à
écouter plusieurs fois le même podcast. Il vaut mieux favoriser des
podcasts très courts pour commencer. Écouter en boucle nous
familiarise avec l’accent tonique et permet d’identifier les mots
qu’on ne comprend pas. Pour être plus efficace, on peut écouter
tout en lisant les transcrits lorsqu’ils sont disponibles. Une
technique qui m’a été recommandée est le shadowing
il s’agit de répéter dans la foulée les phases prononcées, même
sans les comprendre, afin d’acquérir la musique de la langue. Le
shadowing, sorte de karaoke, permet aussi de « parler ».
L’autre difficulté dans l’apprentissage d’une langue lorsqu’on
est loin de son pays d’origine est d’équilibrer les entrées (ce
qu’on apprend) des sorties (ce qu’on exprime). Souvent on ne
parle pas par crainte de se tromper, de ne pas savoir exprimer
correctement ce qu’on veut. Un des points commun des podcasts
sus-cité est que leurs auteurs encouragent les étudiants à parler
et à les contacter via commentaire ou mail, même très mal, même
avec peu de vocabulaire et une syntaxe branlante. Une langue reste un
moyen de communiquer, apprendre à la comprendre ne suffit pas pour
progresser. Il est nécessaire d’effectuer un travail de « sortie »
des connaissances acquises, quel que soit votre niveau. En cela, le
shadowing a le double mérite de travailler l’accent et aussi
l’habitude de la prononciation.
Si vous connaissez d’autres podcasts ou si vous
avez d’autres recommandations, n’hésitez pas à mettre votre
grain de sel en commentaire.
Rien n’est plus intime et subjectif qu’une fin
du monde. S’il y a parmi vous des lecteurs de Card Captor Sakura,
ils comprendront mon propos. Probablement que des philosophes
l’expliquent aussi avec talent, mais ma culture dans ce domaine
reste maigre.
Pour beaucoup d’entre nous, cette année s’ouvre
dans une atmosphère d’attente, dans la fatigue de mois d’angoisses
et de craintes sourdes. Santé mais aussi économie et survie simple
hantent nos nuits, ces préoccupations se glissent dans les
discussions, tendent les relations alors même que la proximité
devient une menace. Difficile de garder sa joie de vivre, sa
légèreté, son enthousiasme… Ma soupape de sécurité, c’est
visiter des musées.
Pour d’autres, il s’agit d’aller se faire
une toile, ou un concert, ou bien encore un resto entre amis, ou
juste se poser seul au café et regarder les gens.
Quand l’essentiel se réduit à survivre ou à
vivre avec peu de plaisirs, les turpitudes enflent, la dépression
guette, l’agressivité fait son nid.
Et parfois, alors que notre monde prend fin, et on
constate, un peu groggy, qu’on est toujours en vie.
Surpris, sonnée, abîmé, mais toujours vivant.
Et le plus incroyable, au milieu de bordel, de ces émotions en
pagaille qu’on peine à nommer tant leurs chocs incessants nous
assourdissent, est cette zone blanche, calme et claire. Un petit
morceau d’espoir à la dérive dans un océan acide et glacé.
Un radeau de fortune qui résiste à tout, ou
presque, et nous soutient encore. Et un jour, on réalise qu’après
la fin du monde, il y a simplement, un autre monde. Pas mieux, pas
pire, mais différent. Ou peut-être pire, ou peut-être mieux. Là,
comme pour toute histoire subjective, nous avons la capacité de
choisir comment on l’appréhende. L’unique chose qu’on maîtrise
est la posture que l’on décide d’adopter face aux événements,
aux actions d’autrui et à nos émotions.
Après ma fin du monde, en 2020, j’ai décidé
que 2021 serait un monde différent, plus ouvert, plus apaisé,
rempli d’amour et d’amitié, de découvertes, de ratés,
d’échecs, d’impasses et de retournements, de labyrinthes et de
chemins sinueux, de trésors enfouis, de doutes cultivés avec soin,
de tentatives, d’essais, d’expérimentations et surtout,
d’autonomie et de liberté. Je ne regrette rien de 2020, depuis des
années, je m’applique à abandonner ma colère et mon ressentiment
au bord de la route.
Je préfère trimballer dans mes poches cailloux,
coquillages, fleurs et feuilles.
Je vous souhaite à tous une très belle et
heureuse nouvelle année, et surtout la force de garder l’espoir et
de demander aide et soutient à vos proches, en cas de besoin.
Après le solstice, un équilibre étrange fige la
nuit. Au premier janvier, la lumière n’aura grignoté que cinq
minutes. Dix jours pour cinq minutes. Un funambule sur la ligne
d’horizon, avance à pas feutré, étouffant ses désirs de
cabriole, dans la crainte de retomber dans les ténèbres. L’année
agonise doucement, traînant son lot de chagrins et de chocs, de
naissances et de joies. Certains l’ont qualifiée, à tort, de pireannée de l’humanité.
Je n’ai perdu personne de la pandémie, j’ai
perdu d’autre chose, et surtout d’autres personnes. Je ne
regretterai pas 2020. Regretter n’est pas dans ma nature. Et je
m’astreins à en arracher les racines de mes veines, une hygiène
souvent douloureuse mais salutaire.
La nuit s’étire. Si j’aime son calme, sa
tranquille torpeur, son cocon de mystère, elle noie le paysage,
grise et floute les plans, brouille l’essentiel, ombre les
émotions, tamise l’enthousiasme en une poudre soluble dans la peur
et l’angoisse. La longue nuit use les âmes.
L’hiver, trop doux, lui aussi manque de vitalité
et son pouvoir de réduire au silence les nuisibles s’amenuise avec
les années. Tout le monde s’épuise. Même les saisons.
Autour de moi, tant d’amis souffrent,
s’inquiètent d’un avenir branlant, de revenus qui s’évaporent,
de l’impossibilité de se nourrir de ces choses non-essentielles
qui séparent la survie de la vie. Ces choses et ces expériences qui
nous lient, nous subliment, nous apaisent, nous violentent aussi
parfois, nous secouent, nous agacent, nous transforment, nous
emplissent de joie, d’amour, nous enchantent.
Autour de moi, le monde me rebute, et je m’y
cogne toujours, avec de moins en moins de force, de moins en moins
d’envie. Je limite les contacts, les sollicitations, je tisse une
toile de taille plus modeste mais à la maille plus fine, plus
solide, chaude et moelleuse.
Paris, bruyante, dense, sous les illuminations des
fêtes, se précipitent dans les heures du jour avec la pression
sourde du couvre-feu, des contrôles, et du risque invisible. La
campagne boueuse me manque. Crépuscule de feu, bleu glacé des
matins, givre et nuée, odeur d’humus et de fumée, tout me manque
ici. Les rires du foyer et les pépiements dans les cimes raisonnent
encore dans le silence feutré d’un appartement trop grand. Vide.
Passer l’hiver, dit le dicton populaire. Passer
l’hiver, dit le recueil de nouvelles douces-amères d’Olivier
Adam. Passer l’hiver, cette année, me paraît l’unique
résolution possible pour l’année en gestation.
Pas à pas, heure par heure, cœur à cœur,
passer l’hiver.